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Témoignage : le point de vue d’un journaliste sur la PQR

Après un premier article sur la vie de riche de Paul, je vous propose de partir à la rencontre de Damien, secrétaire de rédaction dans une feuille de chou locale. L’article sera un peu différent cette fois-ci, en mode “conversation de bistrot”. Et tout comme le premier article :

Tout comme la poule et l’œuf, il est difficile de savoir qui des élus locaux ou de la presse locale (ou PQR, Presse Quotidienne Régionale, mais il existe aussi des hebdos locaux, par exemple) fut à l’origine du médiocre chauvinisme local qui constitue la base de la politique des premiers et les pages de la seconde. Toujours est-il que feuilleter un journal de la PQR, c’est généralement plonger dans des abysses de médiocrité, à base de “Le gagnant de Qui veut prendre sa place est un Rennais” pour un journal de Rennes et autres “Crash aérien : 257 morts dont 1 Dijonnais” etc… Si bien que l’on en vient à se demander s’il y a bien des êtres humains derrière ces productions journalistiques bien tristes, ou si ces paragraphes tous similaires d’un journal à l’autre sur les clubs sportifs locaux et autres championnat régional de boules ne seraient pas rédigés par un robot devenu fou. Et pourtant, ce sont bien des journalistes (et surtout une armée de pigistes) qui se cachent derrière ces journaux. Allons à la rencontre de l’un d’entre eux, Damien.

Damien a trente ans. Il travaille dans la presse depuis 6 ans (six années entrecoupées par 2 ans de chômage), d’abord comme journaliste puis, décidant qu’après tout il est tout de même bien agréable de pouvoir payer son loyer et d’avoir un jour l’opportunité de signer un CDI plutôt qu’un 47ème CDD le jour de ses 50 ans, il parviendra à se faire embaucher comme secrétaire de rédaction. Au sein de son journal, il doit donc assurer la relecture et la correction des articles ainsi que le maquettage. Les horaires de travail sont plutôt anarchiques et changent régulièrement, le travail de nuit est la norme. Damien ne s’en plaint guère : bien que jeune SR dans une feuille de chou confidentielle, il gagne près de 2200€ nets par mois. Non, le vrai problème de Damien, c’est que son milieu, celui de la presse locale, c’est de la merde.

Pourtant, il ne s’est jamais fait d’illusions. Bien avant la fin de son cursus universitaire, il était affligé de constater les illusions de ses pédants coreligionnaires, dépourvus de la plus élémentaire culture politique, qui se voyaient déjà travailler au sein des plus prestigieux journaux de PQN ou du Canard Enchaîné. Tous ou presque ont terminé pigistes [1], précaires ou ont changé de branche. Damien n’a malheureusement pas eu la chance de profiter de ces illusions, sont seul moteur fut simplement son amour de l’écriture et de l’histoire, et la presse fut le seul débouché professionnel qu’il trouva pour gagner sa vie grâce à ces deux compétences.

Je savais bien que je ne pourrais jamais écrire ce que je voulais sur les sujets intéressants. Mais bon, entre un article sur le tournage de Jacquie & Michel au camping du village et un autre sur le désanuseur de singes du pays de Gex, j’avais l’espoir de pouvoir écrire un article historique sur une bataille de la première guerre, par exemple… Bon, ça arrive que je puisse le faire, quand il y a une expo dans le coin sur un sujet historique, je peux essayer de le tirer à moi en consacrant seulement quelques lignes à l’inauguration de l’expo par les élus du coin et le reste au sujet de l’expo. Mais c’est chaud, la hiérarchie n’aime pas ça, elle préfère qu’on mettre la binette des élus partout, pour nous mettre bien avec eux.

- Mais c’est quoi l’intérêt pour un journal de PQR d’être bien avec les élus locaux ?

- Alors ça, c’est particulièrement rigolo parce que l’on pense souvent (et à juste titre) que la PQR est cul et chemise avec les élus locaux pour des questions politiques (parce que le maire est du même bord politique que le chef d’agence par exemple) ou économiques (parce que la mairie peut retirer toutes ses pubs du journal). Sauf que parfois, cette entente plus que cordiale entre deux partis qui devraient se considérer avec une défiance mutuelle est totalement inexplicable. Sauf par une sorte de désir lâche de ‘ne surtout pas faire de vague”, de façon inexplicable. Comme si faire des vagues était mal, par principe. J’ai déjà eu plusieurs chefs d’agence qui ont refusé des papiers tout à fait innocents juste parce que le journaliste rapportait une petite phrase prononcée par le maire et qui soulignait la médiocrité de ce dernier. Par contre, une fois, j’ai eu un chef qui avait ce que je considère comme une bonne mentalité de journaleux. Un jour il m’a dit : ‘Quand un journaliste entend quelque chose, il doit toujours être CONTRE, par principe. Comme ça, ça le force à adopter une posture de vérification, d’analyse. Qu’on adopte pas forcément quand on est pour, ou d’accord, avec quelque chose.

Après deux ans à enchaîner les chiens écrasés au sein d’une petite rédaction, le CDD de Damien n’est pas renouvelé. C’est le début d’une longue période de chômage. Retour chez papa/maman. Rapidement, son oncle, un célèbre écrivain habitué des plateaux télé, propose de le pistonner. Damien refuse, par conviction. Un luxe auquel il finira par renoncer à la fin de ses deux années de chômage. En effet, n’étant plus indemnisé par Pôle Emploi et bien que logé par ses parents, ses économies ne sont pas au beau fixe. En plus, il cherche à étoffer son CV, espérant ainsi retrouver un emploi. C’est pourquoi il finira par accepter une proposition de son oncle : devenir son nègre pour un ouvrage historique commandé par une grosse maison d’édition. Le milieu de l’édition étant ce qu’il est et sa situation lui semblant dans une impasse, Damien accepte. Il retrouvera (enfin) un poste deux mois plus tard, en tant que secrétaire de rédaction, fort bien rémunéré comme nous l’avons vu plus haut. Le livre finira par sortir et Damien sera reconnu comme co-auteur.

Aujourd’hui, Damien fait partie des rares gagnants du jeu journalistique : il est en CDI, gagne confortablement sa vie et a mis un pied dans le monde de l’édition grâce à un piston. Pour autant, il n’est pas devenu aveugle à la catastrophe intellectuelle que constitue la PQR. Une catastrophe multifactorielle bien trop longue à expliquer ici (Acrimed bosse là-dessus depuis 20 ans, alors c’est pas dans un billet de blog qu’on va pouvoir aborder le sujet), mais à laquelle il ajoute un élément que l’on oublie parfois : la simple qualité des journalistes recrutés. “Franchement, je travaille avec des cadors. Y’a un type là, un journaliste hein, pas un correspondant, il est basé à Bordeaux. Bon, eh ben le gars, il passe son temps à se faire inviter au restau et à des dégustation par des vignerons, et donc TOUS ses putains d’articles ne parlent QUE de vin et de restaurant, on dirait une blague quoi ! Et le chef d’agence il dit rien parce que c’est le neveu d’un pote à lui… Et tu as aussi ce journaliste, qui bosse au siège quand même, c’est un fêlé. Il a la quarantaine, il écrit sur des sujets de société, sauf qu’il est complotiste au dernier degré : il croit aux hommes-lézards, aux chemtrails empoisonnés, au lobby juif international etc… Et bien entendu macho et raciste comme pas deux.

- Ok c’est des tocards mais bon, ça pourrait être des exceptions, non ?

- Bien que j’ai croisé le même type de lascars dans les 3 rédactions où j’ai bossé, c’est vrai que ça pourrait être des exceptions. Mais ce qu’il faut retenir de ces exemples c’est que les journalistes (et là c’est valable pour la PQN comme pour la PQR) sont des êtres humains comme tout le monde. Ils sont donc aussi susceptibles d’être des gros cons incultes, des fans d’Alain Soral, des racistes etc… Ce n’est pas pour autant que cela se ressent frontalement dans leurs articles, c’est juste que des gens qui ont peu ou pas de culture générale, encore moins politique, ne sont pas en mesure de produire des articles intéressants et de qualité. C’est tout. Bon, d’un autre côté, vu l’organisation du travail journalistique aujourd’hui, même le plus brillant des journalistes aurait du mal à produire un article intéressant.

- Justement, on parle souvent des pressions économiques et politiques, de l’obligation que s’imposent les chefferies éditoriales de traiter uniquement ‘l’actu’… Mais est-ce que finalement ce n’est pas le rythme de parution qui pourrait aussi être mis en cause ?

- Clairement. Pour moi, le rythme de parution quotidien est condamné. Et même s’il ne disparait pas, je considère qu’il n’a plus lieu d’être car il est totalement incapable de produire des informations de qualité. Pour des raisons strictement matériels : un quotidien se doit (aujourd’hui en tout cas) de traiter l’actualité. Or, il ne se passe pas des choses intéressantes TOUS les jours. Pourtant, le journal quotidien doit chaque jour comporter le même nombre de pages. Ce n’est évidemment pas la seule cause de la qualité lamentable des journaux, mais le rythme de parution porte à mon sens une certaine responsabilité dans le traitement parfois si superficiel qu’il en devient involontairement mensonger sur de nombreux sujets. Je pense qu’il est déjà arrivé à tous les lecteurs de journaux de lire un article qui se voulait profond sur un sujet que le lecteur connaissait 10 fois mieux que le journaliste (et qui donc lui paraît plutôt simple, sauf si le lecteur est un chercheur du CNRS). Et là, le lecteur se dit ‘Ok, le journaliste raconte ces conneries avec une assurance pas croyable sur un sujet pourtant simple, alors qu’est-ce qu’il peut me raconter comme conneries sur les sujets compliqués ?‘.

- [Rire] Oui, ça me fait penser à cette anecdote que j’ai entendue dans un podcast, où l’intervenant raconte qu’il a vu un reportage au JT de France 2 où le journaliste présente des enfants jouant à la Wii avec des manettes de PS2 dans la main. Et le type du podcast a eu exactement la réaction que tu décris : ‘Putain ! S’ils se gourent sur des trucs aussi ÉVIDENTS, alors à quel point ils se gourent sur le reste ?

- Voilà. Et d’ailleurs, je pense que ce que je dis est vérifié par la réalité : le meilleurs journal, aujourd’hui, eh ben c’est pas un quotidien. C’est un mensuel, il n’y a pas QUE des journalistes qui écrivent dedans mais aussi des spécialistes qui ont le temps de vulgariser correctement leurs sujets sans prendre le lecteur pour un con… C’est le Monde Diplomatique. Il y a une expérience que j’adore faire, c’est faire lire pour la première fois le Monde Diplo à quelqu’un qui ne l’a jamais lu, et souvent c’est rigolo parce que ce qui en ressort, c’est des trucs comme ‘la vache mais c’est un truc de ouf les analyses !‘ Et c’est assez déprimant de constater que ceux qui font le meilleur travail de journalisme ne sont pas des journalistes : ce sont des sociologues, des chercheurs, des militants… Et pourquoi ? Parce qu’ils ont le temps. Parce qu’ils ne s’expriment pas sur TOUS les sujets mais sur LEUR sujet. Parce que le Monde Diplo c’est 28 pages tous les mois et pas 60 pages PAR JOUR comme le fond beaucoup de journaux de la PQR. Il est impossible de remplir chaque jour 60 pages avec des sujets intéressants. Et ça n’empêche pas de traiter des sujets d’actualité, ça les traite juste avec le recul. Ce qui devrait être la BASE du travail journalistique.

- On te rétorquera que ce n’est pas à toi de décider ce qui est intéressant ou non pour les gens.

- Certes, mais dans les faits il y a déjà quelqu’un qui le fait, c’est le rédacteur en chef. C’est une question complexe mais…

- Je pense qu’on peut la résumer en une phrase, qui vient justement du Monde Diplo [Serge Halimi, son directeur], ‘le travail du journaliste devrait être de rendre intéressant ce qui est important, et non de rendre important ce qui est intéressant.

- …que l’on pourrait compléter par ‘les faits divers font diversion‘ de ton pote Bourdieu. Si on voulait essayer de définir un peu objectivement ce qui est important, on pourrait déjà supprimer tous les faits divers, qui représentent une part considérable des pages des journaux (et on ne parle même pas de la télé). Le reste serait nécessairement plus important, car les faits divers ne nous apprennent rien sur rien.

- En fait il faudrait produire uniquement des analyses, non ?

- Ouais. Je pense que ça paraîtra élitiste, branlette intellectuelle etc (comme toute cette conversation de comptoir à la con d’ailleurs)… mais oui, je pense qu’il faudrait arrêter de relater des tonnes et des tonnes de faits, qui ne nous apprennent rien sur la société. La belle affaire de savoir que machin a été tué en voulant défendre son porte-feuille ou que bidule est le 4ème motard à se tuer sur ce tronçon de route. Ca apporte quoi au lecteur ? Alors que sur chaque sujet possible et imaginable on dispose de kilotonnes de bibliographie, de spécialistes et de statistiques qui permettent de mener un débat éclairé… Ce qu’on recherche tous, au final, c’est la Vérité non ? Enfin bref, je m’énerve là.”

Aujourd’hui, Damien a rejoint la légion de travailleurs qui ne croient absolument pas en leur travail (soit 95% des salariés d’après une enquête dont nous pouvons douter de la fiabilité, mais il suffit de tendre l’oreille autour de soi pour le confirmer). Heureusement, il est plus facile de continuer sa route avec 2200€ par mois dans une ville de province qu’avec 1400€ en région parisienne, comme nous le verrons dans un prochain témoignage.

[1] Les pigistes constituent une véritable armée de précaires, dont le nombre (et la proportion, très variable selon que l’on parle de PQN ou de PQR) est camouflé par les chiffres d’attribution de carte de presse. En effet, en 2010, on recensait 7449 pigistes pour 28000 journalistes… Sauf que de très nombreux pigistes ne demandent pas la carte de presse, soit parce qu’il ne le peuvent pas (moins de 50% de leur revenu ne provient pas d’une activité journalistique) soit parce qu’il n’en n’ont strictement rien à faire, et c’est typiquement le cas pour les pigistes, aussi appelés correspondants, de la PQR.

2 commentaires pour “Témoignage : le point de vue d’un journaliste sur la PQR”

  1. cerise dit :

    Article intéressant. Merci :)

    Par contre, je dois le dire, ce genre de phrase me fait tiquer :

    “soit 95% des salariés d’après une enquête dont nous pouvons douter de la fiabilité, mais il suffit de tendre l’oreille autour de soi pour le confirmer”

    Si je tends l’oreille vers chez moi, le FN n’existe pas personne n’a voté Sarko…

  2. Zorglomme dit :

    Oui c’est à l’emporte pièce je te l’accorde :)
    Néanmoins je croise chaque semaine, de par mes déplacements et mon taf, des dizaines de personnes de toute obédience politique (pas plus tard que vendredi, un soralien qui balançait de la “quenelle” à tire-larigot), et toutes ou presque vivent très mal leur travail.

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