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Témoignage : c’est comment la vie de (très) riche ?

J’ai souvent lu et entendu que si les gens ne se révoltent pas contre leurs maîtres, c’est parce qu’ils ignorent tout ou presque de la vie des riches. Et en effet, à moins d’en lire beaucoup sur le sujet ou d’en connaître un soi-même, on ne peut qu’imaginer à quoi cela ressemble, la vie de quelqu’un qui gagne 25 000€/mois. Est-ce la raison majeure de la docilité des travailleurs ordinaires ? Probablement pas. Est-ce une raison mineure de leur docilité ? Sans aucun doute. Je vous propose une petite plongée dans le monde merveilleux des riches.

Paul est content : après 40 ans de carrière à se bousiller la santé en travaillant 50 à 80 heures par semaine, il peut enfin profiter d’une retraire bien méritée. Enfin, d’une semi-retraite, car son dernier contrat en tant que DG d’une multinationale des vêtements pour enfants ne s’est pas très bien terminé : témoin de malversations comptables (euphémisme désignant un détournement de fond pur et simple de plusieurs millions d’euros par le fondateur de la société), Paul a claqué la porte à 3 ans de la retraite et a décidé que s’en était fini du monde du travail pour lui. Heureusement, il a quitté la société avec un golden parachute équivalent à 15 ans de travail au SMIC. Cela devrait l’aider à assurer ses vieux jours. Oh, rassurez-vous, outre son pécule mis à gauche durant toute sa carrière, Paul touchera quand même une retraite cinq fois supérieure au salaire moyen des français.

Avec le temps qui passe, Paul se rappelle de son parcours. De ce qui fait sa fierté d’abord : fils d’un petit épicier de province (néanmoins diplômé d’une célèbre école de commerce) dont le commerce fut tué par l’implantation d’un centre Leclerc, il est parti de rien et a même connu la faim durant son enfance. Puis il a grimpé les échelons un à un jusqu’à arriver (rapidement) au sommet : tenir la Direction Générale de plusieurs multinationales. Et puis, il se rappelle de ce qui le rend moins fier : pour payer ses études, il a bien sûr travaillé chaque été, mais ses parents se sont aussi ruinés pour lui, seul garçon d’une famille de cinq enfants, si bien que sa plus jeune sœur a dû se contenter d’études universitaires classiques. Etudes pendant lesquelles elle a travaillé chaque jour au restau U afin de se payer de quoi vivre. Bref, pour la réussite de l’un, il faut bien que quelqu’un d’autre réussisse moins bien.

Et cela va se reproduire tout au long de la carrière de Paul : pour avoir de l’argent, il faut que quelqu’un en ait moins. Pour réussir, il faut quelqu’un qui échoue. Quand on est un truandeur, il y a forcément un truandé. Et le plus souvent, pour ne pas dire tout le temps, c’est injuste. Par exemple, il y a cette escroquerie classique mais qui rapporte, effectuée par le directeur du Service achat : l’entreprise lui demande d’acheter 200 000 paires de chaussettes au prix maximum d’un euro pièce. Pas de problème, le bonhomme pressure son fournisseur chinois, le fait baisser à 0,80 cts pièce, et empoche à titre personnel la différence, ni vu ni connu. Sur le dos de l’entreprise et donc des salariés. Il y a aussi ces licenciements dont l’organisation “scientifique” laisse songeuse : “Paul, il faut qu’on licencie 2000 salariés. - Pourquoi ? La boîte ne s’est jamais aussi bien portée ! - Oui mais les actionnaires [dont font partie les plus hauts cadres de l'entreprise] veulent encaisser plus. T’embêtes pas, tu prends la liste des salariés par ordre alphabétique et tu dégages les 2000 premiers.” Paul a beau être le boss, il a quand même les pontes du groupe auquel appartient la société au dessus de lui, il se doit d’obéir. Il tente bien d’effectuer une sélection parmi les futurs chômeurs, notamment en mettant à la porte en priorité les jeunes, car ils auront moins de difficulté à retrouver un emploi que les vieux. Ce n’est pas ça qui permettra à Paul de retrouver le sommeil. Pas plus que d’avoir réussi à prendre le moins de stock-options possibles : il n’a pas eu le choix, refuser les saloperies que sont les stock-options, c’était prêter le flan à la critique, à son “manque d’esprit d’entreprise” (alors que rien n’est plus nuisible pour une entreprise que les stock options), et donc nuire à sa carrière. Et qui voudrait sciemment nuire à sa carrière ?

Évoluer dans les hautes sphères, c’est aussi savoir apprécier la vision politique très XIXème siècle des grands bourgeois, qu’ils livrent d’autant plus crûment qu’ils sont dans leur entre-soi : “Payer une stagiaire ? Pourquoi payer une stagiaire ? C’est elle qui devrait nous payer ! D’ailleurs tous les salariés devraient nous payer, on leur donne du boulot non ?

Vous l’aurez compris, Paul a parfois le moral dans les chaussettes, car il a le malheur d’être doté d’une certaine conscience, contrairement à une grande majorité de ses collègues. Heureusement, la vie quotidienne est souriante avec les plus aisés d’entre nous. Se prendre la tête à payer des assurances (merdiques), des études (ruineuses), des voitures (gouffre à fric), tout ça, c’est bon pour le populo à 1500€ par mois. Quand on gagne 25 000€ par mois, on a l’esprit d’autant plus libre que c’est l’entreprise qui assure l’essentiel des dépenses quotidiennes privées. La voiture personnelle luxueuse de 280ch ? Prêtée et assurée par l’entreprise. L’assurance vie à plusieurs millions d’euros ? Prise en charge par l’entreprise. Les études des enfants dans les meilleurs établissement ? Financées à 100% par l’entreprise. Non seulement on ne prête qu’aux riches, mais on leur donne d’autant plus qu’ils n’en n’ont pas l’utilité. Dernier exemple en date : Liliane Bettencourt, exonérée de 100% de son ISF, soit 26M d’euros, soit 5 fois le budget annuel d’une commune de 7000 habitants. Lors de votre prochaine déclaration, ayez une pensée pour Liliane. Lors de votre prochain plein d’essence, lorsque votre voiture tombera en panne, lorsque votre conjoint décédera et que vous toucherez 1000€ par mois*,  ayez une pensée pour Paul et ses potes, qui vous font la leçon sur les sacrifices nécessaires et les charges sociales qui pèsent trop lourdement sur les sociétés, tout en entretenant soigneusement l’amalgame entre un buraliste, une PME et une multinationale qui, si elle payait les impôts qu’elle doit plutôt que les 3% qu’elle négocie avec le Fisc, pourrait à elle seule résorber le trou de la Sécu qui a mis 60 ans à se creuser. Sur ce point, le petit monde auquel appartient Paul se scinde en trois groupes, dont la différence relève plus de la prise de conscience que des actes, à l’image du reste de la population. Il y a ceux qui ont conscience que chaque année, la fraude fiscale est évaluée à 60 milliards d’euros en France (estimation basse 2012), et qu’ils y participent.  Il y a ceux qui se rappellent  le “trou” de la sécu est de 12,8 milliard en 2016 après 60 ans d’existence. Et enfin il y a ceux qui savent réduire le “trou” de la Sécu en détruisant les protections sociales n’aura aucun impact sur Paul et ses potes. Mais que par contre, cela mettra le reste de la population aux abois, et qu’une population aux abois, c’est bon pour le business, la sécurité des fortunes et la préservation du statu quo.

Outre les nombreux avantages quotidiens octroyés par son statut, le logement de Paul est clairement plus approprié qu’un F2 à Aubervilliers pour se retaper le week-end (quand il n’est pas en déplacement à l’étranger, certes). Ici, pas de voisins bruyants ou de bruit de circulation malgré sa position en hypercentre d’une grande ville européenne, mais plutôt le silence et la verdure procurés par la position du luxueux duplex au dernier étage d’un immeuble non moins luxueux, et sa terrasse privée de 90m² arborée. Dans ce gigantesque duplex de 160m² en marbre de Carrare, entretenu quotidiennement par un laotien en situation illégale et donc longtemps payé au noir, le moindre bibelot est une pièce unique à 3000€, acheté avec la même facilité qu’un paquet de cacahouètes. Paul a beau se rappeler d’où il vient et reconnaître que sa réussite n’est pas due qu’à son mérite mais aussi à la chance (le hasard des bonnes rencontres au bon moment notamment), après avoir vécu pendant des décennies dans un tel luxe, après avoir pris l’habitude de poser ses pieds sur une table basse valant trois SMIC, il perd un peu de vue la réalité du monde telle qu’elle s’impose à la très large majorité de la population. Oh, pas au point de penser qu’il est facile pour tout un chacun de changer de voiture comme on change de chaussettes, mais tout de même, “c’est à la porté de tous de pouvoir économiser, non ?

S’il n’est pas facile d’économiser le moindre euro quand un ménage doit vivre sur un seul salaire ou même sur deux salaires avec des enfants à charge, ou encore en début de carrière quand on est trimbalé de CDD en CDD d’un bout à l’autre de la France avec les frais que cela engendre, il est certain qu’il est bien plus aisé d’économiser quand on est les enfants de Paul. Bien que s’assurant un revenu proche de celui de la moyenne nationale, ses deux enfants profitent d’un luxe peu commun à leurs collègues de travail : celui d’avoir fêté leur entrée dans le monde du travail en se faisant offrir par leur père un appartement chacun. Quand on sait que la part du salaire consacrée au logement oscille entre 18 et 40%**, on comprend mieux pourquoi les enfants de Paul, malgré leur salaire moyen, parviennent à économiser rapidement. Par contre, cela ne les aident pas, eux, à comprendre pourquoi leurs collègues se plaignent sans cesse de leur salaire.

Même s’il ne s’est jamais plaint de ses impôts, Paul, avec le recul qui sied aux retraités, me confie : “Franchement, j’ai toujours payé mes impôts dans deux pays à la fois [en France, son pays d'origine, et dans le pays où il travaille] et je ne me suis jamais privé de rien dans la vie. Il faut vraiment n’avoir aucun respect de rien ni personne pour chercher à frauder en permanence, au point de payer des avocats et des comptables pour le faire en plus !” Il m’explique ensuite qu’il ne voit pas vraiment de solution pour lutter contre la fraude fiscale massive pratiquée par les hauts dirigeants, si ce n’est une reprise en main autoritaire de l’application de la loi déjà existante, par exemple en mettant sur pieds une armée de contrôleurs fiscaux plutôt que la parodie de contrôle actuelle***. Une reprise en main difficile à mettre en place car outre la mauvaise volonté de nos dirigeants, elle devrait s’accompagner d’un paquet de mesures supplémentaires pour empêcher la fuite des capitaux et des personnes à l’étranger.

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*Notez que le décès de votre conjoint-e aura généralement comme effet de vous rendre plus pauvre, mais ce n’est pas le cas chez les plus riches d’entre nous, car outre les assurances avantageuses dont ils disposent, ils peuvent compter sur l’employeur du conjoint décédé pour leur donner un coup de pouce. Comme par exemple régler à leur place 1,5 millions d’euros de remboursement de leur crédit immobilier.

**La part du salaire consacrée au logement a plus que doublé entre 1970 et 2006 d’après l’INSEE. Elle est de 18,5% en moyenne en 2010, mais peut grimper jusqu’à 40% pour les ménages les plus modestes. Ce rapport du Commissariat général à l’environnement et au développement durable montre que les locataires, à l’inverse des propriétaires, se sont drastiquement paupérisés depuis 1970 à cause de leur loyer.

***La répression de la fraude fiscale en France est assurée par trois organismes chapeautés par la Direction Nationale du Contrôle Fiscal (DNCF) :

- la Direction des vérifications nationales et internationales (DVNI), qui a pour mission de contrôler les comptes des plus grosses entreprises basées en France (jusqu’à 95 000) et qui compte misérablement 480 agents. En 2009, ils ont traité 1350 dossiers qui se sont soldés par la récupération de 3,5 milliards d’euros. Imaginez si on doublait simplement le nombre d’agents contrôleurs.

- la Direction nationale des vérifications des situations fiscales (DVNSF), au sein de laquelle 250 agents contrôlent des ménages aux revenus ou patrimoines les plus élevés. Elle a traité 900 dossiers et a récupéré 255 millions et 66 millions de pénalités en 2010. Méditons quelques instants sur ces chiffres de fraude perpétrée par seulement 900 foyers, mes soeurs et mes frères.

- la Direction nationale des enquêtes fiscales (DNEF), au sein de laquelle 390 agents œuvrent pour la recherche et les enquêtes (en France et à l’étranger) sur les systèmes de fraude. Elle a traité 460 dossiers et a récupéré 390 millions en 2010. Une vaste blague quand on sait les milliards qui transitent de la France vers des paradis fiscaux ne serait-ce qu’européens (coucou Airbnb qui paye 70 000€ d’impôts en France pour une valorisation de 30 milliards de dollars).

Et au niveau local, les contrôles fiscaux sont assurés par les Directions régionales de contrôle fiscal, soit 13 000 agents. Au total, ce sont donc 14 100 agents qui traquent les fraudeurs chaque année et qui parviennent à récupérer, en 2008 par exemple, 9,6 milliards d’euros grâce à 52 000 contrôles. Or, il faut savoir que seuls 0,011% des foyers fiscaux (36 millions de foyers fiscaux en France) sont contrôlés chaque années par des agents du fisc. 2% sont contrôlés par de simples recoupements de pièces à disposition de l’administration fiscale. Il reste donc une masse absolument énorme de foyers fiscaux et entreprises non-contrôlés alors qu’il est de notoriété publique que le travail au noir y est monnaie courante voire une règle d’or : professions libérales, artisans, commerçants, agriculteurs…

Comme on parle pas mal de milliers, de millions et de milliards dans cet article tout comme dans les actualités quotidiennes, je pense important de rappeler ici que le salaire moyen des Français (en incluant les 5% les plus riches, sinon il baisse drastiquement) s’élève à 1695€ net/mois. Soit 49 ans de travail pour atteindre le million d’euro.

6 commentaires pour “Témoignage : c’est comment la vie de (très) riche ?”

  1. jiminy-billy-bob dit :

    salaire moyen des Français s’élève à 1695€ net/mois

    C’est pas le salaire médian, ça ? Le moyen étant autour de 2100€

    Petit calcul. Prenons large et imaginons qu’un contrôleur coûte 5000€ entre son salaire et les cotisations sociales. Baissons encore l’estimation basse, et prenons le chiffre de 50 milliards d’euros de fraude fiscale.
    On pourrait payer 10 millions de contrôleurs avec l’argent récupéré par leur propre travail. Dépense nulle, et injection d’énormément de liquidités dans l’économie réelle.

    9,6 milliards récupérés par 14 100 agents. En faisant un calcul probablement trop simplifié, il faudrait donc 60 000 agents (300 millions d’euros) de plus pour récupérer les 40 milliards manquants. Soit un investissement de 1 pour 133. C’est sacrément rentable.

  2. Zorglomme dit :

    Exact je me suis trompé, c’est bien le salaire médian, ce qui est bien plus représentatif que le salaire moyen. Bien vu ! :)

  3. Lyerang dit :

    Bon article, ça laisse songeur

  4. jiminy-billy-bob dit :

    J’ai écrit n’importe quoi dans mon commentaire précédent (oublié de multiplier par 12 pour les salaires…)
    Mais je peux pas l’éditer :(

  5. Fwouedd dit :

    C’est pas la fraude le vrai problème, c’est l’optimisation.
    Pour lutter, c’est “facile”, faut lisser les fiscalités européennes.

    Paul est un peu à la rue.

  6. Zorglomme dit :

    C’est les deux. Le problème de l’optimisation n’est pas abordé dans cet article car Paul ne m’en a pas parlé, mais le problème est indirectement abordé dans le paragraphe sur les ristournes opérées par le fisc. Et on pourrait en effet en dire plus sur les centaines de niches fiscales existantes. Et il faut différencier les niches fiscales à destination des particuliers et celles à destinations des entreprises (cet article est plutôt centré sur le particulier), bref, il y a de quoi écrire un long article sur le sujet de l’optimisation.

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