Je suis de retour de l’Élysée où, comme vous le savez certainement, le président Nicolas Sarkozy avait convié huit représentants de l’internet français à un déjeuner.

salle a manger Déjeuner à lElysée, le debrief : Conseil du numérique et G8 internet

Comme je le pressentais, ce déjeuner était informel et avait pour objet de faire le point sur l’état des lieux du web en France, de ses questions et de ses problématiques particulières, dans une vision « économie numérique » assez large.

Tout d’abord, la liste des invités présents :

  • Jacques-Antoine Granjon, PDG de Vente-privee.com
  • Nicolas Vanbremeersch (ex-versac), patron de Spintank et meilcour.fr
  • Jean-Baptiste Descroix-Vernier, PDG de Rentabiliweb
  • Xavier Niel, PDG d’Iliad Free
  • Maître Eolas
  • Daniel Marhely, co-fondateur de Deezer
  • Jean-Michel Planche fondateur d’Oléane et de Witbe
  • et votre serviteur

Côté « officiels », le président était entouré de son conseiller Claude Guéant et de Nicolas Princen.

La discussion a été ouverte et directe, et Xavier Niel, peut-être le principal « opposant » au gouvernement, n’a pas été avare de petites piques, auxquelles le Président a répondu du tac au tac avec bonhommie et humour, dans un respect mutuel évident. Bref, ambiance plutôt cordiale. Voilà pour le cadre et la forme. Je vais essayer de retranscrire l’essentiel des discussions mais il se peut que ce compte-rendu ne soit pas exhaustif car, n’ayant pas osé sortir mon cahier à spirales par politesse, je n’ai pas pris de notes pendant le repas, et ce sera donc de mémoire.

La « taxe Google » morte-née ?

Après une brève introduction de forme, au cours de laquelle le Président a posé le cadre de la discussion, à savoir « l’importance » d’internet et le « progrès » qu’il représente, et a mis tout le petit monde à l’aise en nous demandant de nous exprimer franchement et sans détours quels que soient notre couleur politique et notre point de vue sur les initiatives du gouvernement en matière d’internet. La « taxe Google » – dont l’adoption avait été reportée la veille au 1er juillet 2011 suit à une amendement posé par François Baroin – a constitué l’entrée : Nicolas Sarkozy a rapidement donné le ton en indiquant que même s’il avait beaucoup d’admiration pour le travail de Google, dont il a rencontré les dirigeants récemment, il ne pouvait admettre l’évasion fiscale des géants américains du web, qui« profitent de nos structures mais ne contribuent pas à l’économie nationale » en délocalisant leur siège dans des pays où la pression fiscale est moindre. Apparemment cette question le titille, mais il semble balayer d’un revers de manche la taxe Google, qui à mon avis risque fort d’être plutôt enterrée définitivement plutôt que simplement reportée. Une bonne nouvelle pour les annonceurs.

LOPPSI 2, arbitraire et perfectible

Sur le fond, il a été question des opportunités mais aussi des dangers du net, qui ont amené directement à la loi LOPPSI 2 et son article 4 un peu énervant pour les internautes et professionnels du web que nous sommes, voté hier soir par le parlement. Sur ce point Nicolas Sarkozy semble avoir entendu les arguments unanimes de notre petite assemblée sur les dangers de dérive sécuritaire et d’arbitraire que contient cet article, qui permet de décider du filtrage d’un site sans l’intervention d’une autorité judiciaire, directement par l’hébergeur ou le fournisseur d’accès sur simple demande du gouvernement à partir d’une liste noire. Si tout le monde est évidemment d’accord sur la nécessité de poser un« minimum de cadre juridique » (selon les mots du président) à internet, nous avons pu expliquer à monsieur Sarkozy le signal négatif et pouvant être perçu comme liberticide (socialement et économiquement) qu’envoient les différentes mesures prises récemment en cascade par le gouvernement et les différentes assemblées. Nicolas Sarkozy semble avoir entendu ces réserves et a indiqué qu’une loi pouvait très bien être défaite ou réétudiée si elle s’avérait imparfaite. Il a cependant insisté sur le fait que les hébergeurs « qui mettaient des serveurs à l’étranger et qui publiaient n’importe-quoi juste pour faire du pognon » ne pouvaient pas indéfiniment se défausser de la responsabilité qui est la leur.

L’innovation n’existe pas que dans le web

La discussion s’est ensuite orientée sur les problématiques liées au e-commerce et à l’entrepreneuriat, et notamment sur le crédit impôt recherche, créé par Nicolas Sarkozy, et auquel il semble très attaché. Rien ne devrait changer de ce point de vue. Sur la fiscalité particulière destinée aux Jeunes Entreprises Innovantes (JEI) et la fin progressive des avantages liés à ce statut, Xavier Niel a rappelé que la suppression de ceux-ci pourrait causer d’importants dégâts sur le développement des startups en France. Nicolas Sarkozy n’a pas pris position de ce point de vue mais a pris note de l’argument de Xavier selon lequel il suffirait de prendre une part infime du Crédit Impôt Recherche pour pouvoir continuer à financer les JEI.

Sur le sujet de l’innovation, Nicolas Sarkozy a rappelé que celle-ci ne devait pas être comprise comme étant le seul apanage des startups du web, et qu’il y avait même quelque-chose de gênant à considérer que tout le reste de « l’ancienne économie » n’innovait pas.« Il faut de l’innovation même dans une petite entreprise agricole » a-t-il indiqué. Rien ne laisse penser que sur ce point il revienne sur les dernières décisions prises.

Vers un HADOPI 3

Les questions de protection des droits d’auteur sont évidemment arrivés sur la table. Nicolas Sarkozy a rappelé que « la France avait inventé le copyright », et que ce thème lié à la culture et à sa rémunération était un sujet central en France. Là encore le président a admis que la loi était certainement imparfaite (« les lois parfaites n’existent pas ») mais qu’elle permettait de montrer à ceux qui piratent de façon industrielle qu’ils risquent des sanctions. Nous avons rétorqué que HADOPI n’était pas « imparfaite » mais erronée, qu’elle tapait à côté de la cible, et que comme avec LOPPS1 2 et les pédophiles, elle ne réglait absolument pas le problème. Nicolas Sarkozy a accepté l’argument et semblait même agacé par l’évocation de cette loi, indiquant de façon très directe qu’il fallait revoir le dispositif et qu’il souhaitait que l’on s’achemine rapidement vers un HADOPI 3, probablement plus adapté.

En fait, comme nous le supposions avant ce déjeuner, Nicolas Sarkozy montre qu’il souhaite reprendre la main en direct sur la question de l’internet et du numérique en France, et qu’il est soucieux du fait que le pays ne prenne pas de retard dans ce domaine dont il semble avoir compris les enjeux sociétaux et économiques.

A ce titre, il a au fil de la discussion annoncé deux décisions dont j’ignore si elles étaient préparées à l’avance ou si elles sont venues spontanément au fil de la discussion et de nos remarques sur l’absence de discussions et de concertation entre le gouvernement et le monde de l’internet : la création d’une sorte de G8 du numérique et d’un Conseil du Numérique. Le G8 du numérique (ou de l’internet) consisterait à inviter au prochain sommet du G8 dont Nicolas Sarkozy est actuellement le président des représentants du web de chaque pays afin de confronter les expériences.

Création d’un Conseil du Numérique

Le Conseil du numérique quant à lui serait constitué de membres représentatifs de l’internet français et travaillerait en consultation sur les différents dossiers évoqués sous la tutelle d’Eric Besson, qui va proposer une trame dans les deux mois à venir. Notre petite assemblée se réunira de nouveau en mars 2011 afin de faire le point sur l’avancement des travaux. J’entends déjà les remarques sur ce conseil, et je ferais certainement les mêmes : « encore une commission bidon et inutile ». Je ne le pense pas. Ce conseil vise avant tout à créer une impulsion afin que les métiers du numérique et de l’internet s’organisent et constituent un interlocuteur pour le gouvernement. Il aura un rôle consultatif et sera sollicité (théoriquement) avant chaque décision gouvernementale concernant internet. Bien sûr on demande à voir, en espérant que cette annonce soit réellement suivie d’effet. Pour la petite histoire, pour expliquer cette démarche, Nicolas Sarkozy a pris comme référence la création à son initiative du Conseil Français du Culte Musulman. En bref, le gouvernement a besoin d’interlocuteurs. Je suggère qu’on l’appelle le Conseil Français du Culte Numérique :-)

Ce que je pense de tout cela

J’ai eu l’occasion de le dire à un journaliste du Nouvel Obs : je ne suis pas un militant, et j’essaie de garder mes distances avec la politique. J’ai des convictions, mais je les garde pour moi (et pour l’isoloir). J’ai reçu beaucoup de messages et de sollicitations ces derniers jours me mettant en garde sur les prétendues intentions cachées du président, qui viserait à nous manipuler et à mettre quelques acteurs du web dans sa poche en vue des prochaines élections. Des pressions également, sur ce que j’étais censé dire. Et beaucoup, beaucoup de bêtises, aussi (et ça continue, si vous voyiez certains commentaires que je supprime sans les publier, tellement cons qu’ils salissent même ma poubelle). Avec les hommes politiques on n’est jamais sûr de rien, mais je ne pense pas que ce soit l’objet de cette initiative, que chacun dans notre petite assemblée a saluée, car c’est une première, y compris en Europe. Je garde mon libre-arbitre et vous aurez compris que la démagogie n’étant pas trop ma tasse de thé, et même si cela serait bien plus facile et confortable de se poser en opposant, j’ai accepté cette invitation avec beaucoup d’intérêt et de curiosité, sans l’ombre d’une hésitation, car je pense qu’il est toujours plus constructif de discuter et de proposer que de refuser la discussion. Je pense que mes collègues d’un jour étaient dans le même état d’esprit, y compris Xavier Niel, qui pourtant n’a pas été ménagé par Nicolas Sarkozy, notamment au moment de son entrée au directoire du Monde. Saluons aussi une certaine forme de courage politique de la part de Sarkozy, qui a invité des personnes sans préjuger de leurs opinions, et même des opposants farouches à sa politique internet, comme mon pote Korben, qui a refusé l’invitation pour des raisons que je respecte, même si je pense qu’il aurait vraiment eu sa place à nos côtés. Nous en avons parlé par téléphone.

Maintenant je suis aussi conscient que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, et nous jugerons sur pièce de la réelle et sincère volonté de Nicolas Sarkozy d’infléchir la politique du gouvernement en matière d’internet. Si l’idée du Conseil du numérique se concrétise et que je fais partie des membres, je jouerai le jeu jusqu’à ce que je considère que je n’y ai plus ma place, pour des raisons de compétence, ou d’indépendance. Je me retirerai alors sur la pointe des pieds.

invites Déjeuner à lElysée, le debrief : Conseil du numérique et G8 internet
Jacques-Antoine Granjon, Xavier Niel et versac

Et l’Elysée sinon, c’est comment ?

Impressionnant, forcément, mais pas tant que cela, car dès l’arrivée par la grande porte, l’accueil est particulièrement sympathique et pas trop protocolaire. Petit kif personnel et impression de marcher sur l’eau (ça tombe bien, il pleuvait) quand vous remontez tranquillement la célèbre cour du Château et que vous passez devant une (petite) haie de journalistes que vous saluez pour la photo en escaladant les marches du fameux perron comme un chef d’état. Le président Sarkozy était là pile à l’heure et le repas était bon mais léger, dans une superbe salle à manger donnant sur le parc de l’Elysée. Un instant d’exception assurément.

perron Déjeuner à lElysée, le debrief : Conseil du numérique et G8 internet
Les photographes photographiés

J’ai été également ravi de rencontrer mes complices d’un jour, de sérieuses pointures du web français. Des personnes dont vous vous dites après les avoir écoutés quelques minutes qu’elles ne sont pas là où elles sont par hasard. Spéciale dédicace à Jean-Baptiste, qui a soufflé mon nom aux conseillers du président afin que je figure sur la liste des invités, et à Xavier Niel, que j’avais déjà croisé, qui est juste un garçon génial (et d’une simplicité confondante).

Voilà, de mémoire, le résumé de cette journée particulière. Maintenant attendons de voir avant de crier à la grande récupération et laissons une chance à cette initiative. On en reparlera en mars 2011.

PS : j’ajoute ici le commentaire de Jean-Baptiste Descroix-Vernier, qui dit des choses beaucoup mieux que moi sur ce déjeuner :

(Eric)

Ni toi ni moi ne faisons de politique, mais Internet est notre monde, notre métier, notre vie. Si on peut faire avancer les choses, modestement, essayons de le faire.

Nous n’avons pas mâchés nos mots, le Président a entendu clairement l’opinion du web sur plusieurs sujets (hadopi, lopsi et son maudit article 4, on a défendu bec et ongle le statut de « jeune entreprise innovante » qui vient de se prendre une sale baffe dans la tronche, etc).

Je crois que nous avons essayé de parler franchement, du mieux que nous le pouvions, sans concession, pour Internet. Après, on n’est pas des hommes politiques… La com n’est pas notre métier, mais j’ai l’impression qu’on a assuré et transmis les messages importants.

De plus, nous avons aussi défendu farouchement la liberté de parole sur le web, l’anti censure, le droit de chacun d’exprimer son opinion publiquement, tant qu’elle respecte les lois « normales », sans contrôle fliqué, et en cas de pépin, qu’un magistrat « normal », un juge du peuple et pas un politique, s’en charge.

Bref, on a fait au mieux, et c’était bien, je te rejoins totalement sur ce point aussi, de pouvoir en parler.

Je crois aussi qu’on a pas mal innové a l’Élysée avec Jacques-Antoine et moi, en terme de protocole et de look

Le monde change… (ceci dit, c’est pas sur qu’on y soit réinvité !  )

Je retourne a mes chats, mes écrans et mon bateau  Bonne soirée a tous.

jbdv

Note : tu as vu, la légende est vraie  le Président ne picole pas une goutte, et s’engloutit un demi kilo de fromage blanc en fin de repas
J’aurais du mal ans les deux cas


Voir également les points de vue de certains des autres convives :