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{OST} Medal of Honor : le faux reboot

Jeudi 30 septembre 2010

En guise de premier article, histoire d’être un peu original sans perdre de vue la ligne éditoriale du site, je vous propose un petit article, une p’tite lecture de la musique de trois gros jeux, « Modern Warfare 2 », « Bad Company 2 » et « Medal of Honor ». Suite à la sortie de la musique de ce dernier, c’est l’occasion de revenir sur l’enjeu de la musique pour ces titres, comme éléments révélateurs de leur expérience et de leur positionnement en terme de cible.

A vot’ bon cœur et bonne lecture.

Le 28 septembre de cette année sortait en téléchargement la bande originale du prochain « Medal of Honor ». Jusqu’ici, je pensais que Linkin Park allait aussi se charger de rajouter quelques chansons pour les phase in-game. Quelle agréable surprise de constater qu’il n’en est rien. Hélas, j’ai eu à peine le temps de pousser un soupir de soulagement avant de m’étrangler de nouveau en voyant le nom du compositeur choisi : Ramin Djawadi.

L’infâme Ramin Djawadi. L’un des nombreux nouveaux et mauvais élèves de l’oncle Zimmer. Sa discographie donne des frissons : il est devenu connu avec sa une soupe pour « Prison Break », et a obtenu ses lettres de noblesse en massacrant la musique d’ « Iron Man » (à noter que c’est peut être la licence qui veut ça, même John Debney pour le second épisode n’a pas su faire réellement mieux). Bref, Djawadi sur « Medal of Honor », connaissant le passif musical de la série, j’avais vraiment envie de pleurer. De Michael Giacchino, dynamitant la musique de John Williams, à Christopher Lennertz, qui a su reprendre le flambeau avec panache, se retrouver avec un sous-fifre de la bande à Zimmer, ça laisse penser à un sacré nivellement par le bas pour ce reboot (d’ailleurs assez attendu).

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Mais Djawadi, mine de rien, il m’avait un peu surpris sur « Clash of the Titans ». Entre une majorité de pistes assez ennuyeuses, très peu fonctionnelles, deux voire trois pistes émergeaient du lot. Le thème principal (Perseus) tout d’abord, très ample, certes loin d’être épique –mais vu le film, c’est logique- mais joliment composé. Une séquence d’action ensuite, assez étrange (Scorpiox) et révélatrice de l’écriture du jeune compositeur. Sur cette scène, la musique ne décolle jamais. Elle monte en intensité, laissant deviner une belle explosion, pour finalement se couper brutalement. Un peu dans la veine de Molossus, issue de « Batman Begins » (reprise de « Black Rain » avec les mêmes synthés les enfants !), composée par Hans Zimmer, le père adoptif de Djawadi. Scorpiox n’en demeure pas moins une musique assez hypnotique, sur-découpée, voire hachée par une utilisation des cordes, comme s’il s’agissait d’une guitare électrique (qui double les cordes d’ailleurs). Ramin Djawadi finalement, fait comme la majorité des jeunes compositeurs, du travail de sound design. Sauf qu’il a un semblant de style, un peu « truc » qui rend l’écoute possible, contrairement à Trevor Morris par exemple qui fait parti de la même école (il bosse pas mal pour EA, avec « Army of Two » et « Command & Conquer 3 ») .

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Les extraits de son travail sur « Medal of Honor » laissaient deviner une ambiance plus proche de « Clash of the Titans » que d’ « Iron Man ». Après achat et plusieurs écoutes, c’est en effet le cas. « Medal of Honor » est une très bonne musique de jeu. Le thème principal, longuement développé dans la piste Heroes Aboard, est surprenant par sa finesse. Les cordes sont bien utilisées, on retrouve l’écriture ample et presque aérienne de Perseus, et on est loin, très loin, des clichés du genre. Evidement, la musique emprunte beaucoup à « Black Hawk Down », mais enlève le côté « actionner », pour garder une musique simple, bien écrite et agréable. Bien sur, il y a les deux pistes d’actions pour les adolescents boutonneux qui veulent de la guitare électrique et des grosses percussions (dont une bien déguelasse d’ailleurs). Mais le reste est d’une discrétion assez inattendue pour le titre (surtout après les musiques de Giacchino et Lennertz, purement orchestrales et hyper massives). C’est bien au delà du simple sound design, il s’agit d’un vrai travail musical, recherché et abouti.

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Mais au delà de la performance et de la surprise, la musique annonce clairement la position qu’EA recherche avec ce reboot. Face à « Medal of Honor », on trouve la méga-production « Modern Warfare 2 » et son alternatif réjouissant, « Bad Company 2 ». Chacun des trois titres, qui reposent sur un même gameplay, une même mise en scène, réussi à afficher une identité assez différente pour mieux cibler un public, et ainsi se démarquer et donc vendre. La musique semble révéler ces choix, et dans le cas de « Medal of Honor », est plus intéressante qu’on pourrait le croire.

« Modern Warfare » 1 et 2, sont à « Black Hawk Down » ce que « Medal of Honor » premier du nom était à « Saving Private Ryan » : jouer le film les mecs ! Une claque saisissante pour l’époque, si l’on acceptait le genre ultra-scripté. Musicalement, « Modern Warfare » c’est une reprise point par point de la bande originale que Zimmer avait composé pour le film de Ridley Scott. Sauf que tonton Hans coûte assez cher, donc Infinity Ward a embauché l’un des élèves les plus talentueux (après John Powell), Harry Gregson-Williams (qui depuis est surement mort d’une dépression). Avec « Modern Warfare 2 », Infinity Ward peut enfin se payer le maître. Zimmer compose la musique du second opus et réalise ce que l’on peut considérer comme l’une de ses pires bandes originales. « Modern Warfare 2 » est une sorte d’aboutissement parfait de ce qu’il y a de plus vulgaire comme représentation de la guerre. La musique est du même tonneau. A noter tout de même que c’est cette composition qui a permis à Zimmer de pondre le très bon « Inception ». Comme quoi, rien ne se perd, tout se transforme.

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A l’opposé, il y a « Bad Company ». Le choix du compositeur est assez incroyable, puisqu’il s’agit de Mikael Karlsson, musicien insolite, très porté sur la musique orchestrale contemporaine. « Bad Company » est un jeu jouissif, porté par des personnages crétins, qui prennent un malin plaisir à détruire l’environnement sans se prendre au sérieux. La musique de Karlsson est le seul élément qui ramène le jeu dans un contexte plus sombre, voire grave. Uniquement orchestrale, écrite d’une main de maître, la musique crée une ambiance unique, maintient un équilibre entre l’aspect jubilatoire de la destruction du décor, et le réalisme du jeu. « Bad Company » a d’ailleurs un travail de sound design juste hallucinant, qui retranscrit à merveille la violence des combats. Contrairement à « Modern Warfare », la musique n’a rien de cinématographique ; elle crée une atmosphère sonore plus intéressante car elle joue sur un effet de distanciation, transformant l’expérience de jeu. Il est d’ailleurs assez rare que les morceaux de Mikeal Karlsson soient utilisés lors des combats.

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Ces deux jeux, par leur musique, mettent en évidence deux extrêmes. Chacun a une expérience de jeu diamétralement opposée. « Medal of Honor » semblait avoir peu de place pour s’intégrer, sauf en se postant entre les deux titres. Le risque étant justement d’être qualifié comme le jeu de trop, ou la licence batarde, sans réelle image. Les développeurs ne pouvaient pas reprendre la recette des précédents opus, à savoir l’impression d’être dans le dernier film de guerre, puisque « Modern Warfare » l’a fait bien avant. Se rapprocher trop de « Bad Company », c’était à coup sur manquer de pouvoir vendre des albums (même si Dice fait parti de l’équipe de développement) et de ne pas réussir à ratisser le public du jeu d’Activision (« Bad Company » a une image de jeu plus mature, moins « in your face » malgré son côté défouloir arcade). D’où l’astuce d’aller chercher Linkin Park, très tendance, et surtout, de prendre Ramin Djawadi, qui est connu de ce public (« Iron Man », mec !) L’enjeu a été ensuite de parier sur un expérience plus « humaine », tout comme l’ont fait les premiers « Medal of Honor » en leur temps. Après tout, « Saving Private Ryan », c’est le film de guerre à l’échelle du trouffion, alors qu’avant, les films c’était à l’échelle des batailles. Le reboot de « Medal of Honor » devait poursuivre l’idée et la musique de Djawadi, malgré ses qualités, annonce bien la continuité. Le thème est certes agréable, mais il va être au service de séquences « émotions », où le joueur peut être invité à partager la difficulté d’être un soldat « dans ces pays si éloignés de leur patrie ».

On voit bien comment EA va réussir à se positionner dans un marché pourtant saturé, en ajoutant l’aspect humain, vécu, et « sensible » du soldat. Vous allez me dire qu’on s’en moque, et c’est vrai. Mais chez les joueurs américains, surtout le public jeune, il y a fort à parier que « Medal of Honor » va colporter bien plus que « Modern Warfare 2 » et « Bad Company 2 » en matière d’expérience humaine (dans les deux autres titres, les personnages sont inexistants ou trop décalés pour attirer l’ado –il n’y a qu’à voir le changement de ton entre « Bad Company 1 » et « Bad Company 2 »), à savoir que la guerre c’est moche, mais que les soldats sont beaux. Du Soldat Ryan au Moyen-Orient, et ça va faire un tabac.

Mais je vous conseille tout de même l’écoute de la musique. Quant à toucher au jeu, c’est une autre histoire.