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L'appel de l'aventure !

L'appel de l'aventure !

La world music, genre très mal défini (généralement, elle est qualifiée pour son utilisation d’instruments traditionnels peu représentés dans les genres musicaux occidentaux ; on voit ici que cette définition est bien trop large, et met en doute son appellation de genre), entretient un lien très fort avec les jeux vidéo, et en particulier les jeux d’aventures.

Le genre aventure cherchant à projeter le joueur dans des univers exotiques, voire fantastiques, trouve évidemment dans la world music un allié de choix pour le dépayser. Dans ces univers inconnu, le joueur perçoit des sons étranges, parfois dissonants, souvent relaxants, toujours rythmés, qui proviennent d’instruments ethniques peu communs (et surtout, peu entendus). Ce qui est intéressant de cette filiation entre la world music et le genre aventure réside dans l’évolution conjointe des deux composantes. D’abord contrainte par les limites techniques et ludiques des jeux d’aventures des années 80/90, la world music prend une toute autre ampleur lorsque les années 2000 marquent la synergie des genres, et que l’aventure se couple à l’action.

Cet article n’a pas pour objectif de présenter de manière exhaustive l’utilisation de la world music dans les jeux vidéo. Au contraire, il s’agit de revenir sur quelques compositeurs importants et d’observer une certaine évolution de la musique de jeu vidéo, qui va de pair avec l’évolution des jeux eux-mêmes. Quatre compositeurs sont présentés, pour témoigner de quatre utilisations de la world music à travers une brève chronologie. Ces compositeurs sont Stéphane Picq, Jack Wall, Michael Bross et Jesper Kyd.

Partie 1  / De Stéphane Picq à Jack Wall : l’héritage de Peter Gabriel

En terme d’utilisation de world music dans les jeux vidéo, les premiers exemples qui m’interpellent sont issus de jeux d’aventures des années 90. Stéphane Picq, compositeur attitré du studio Cryo, a laissé une trace indélébile en matière de composition (à la fois musicale et sonore) pour des jeux vidéo. Je me souviens du plaisir incroyable que me procuraient ses musiques dans Lost Eden ou encore Atlantis The Lost Tales (co-écrite avec Pierre Estève). Ses compositions, très envoutantes, instaurent des ambiances qu’on pourrait qualifier de « flottantes ». L’écoute génère une véritable immersion musicale, assez enivrante, par l’utilisation de synthétiseurs et d’instruments ethniques. Lost Eden reste ma plus belle expérience avec le compositeur.

Lost Eden prend place dans un temps fantasmé, une époque où l’homme et le dinosaure vivaient ensemble, sans trop se poser les questions sur la place de chacun dans la chaine alimentaire. Par un beau jour d’automne où les branchiosaures barbotaient tranquillement dans la piscine du roi humain Mô, son fils, Adam, apprend qu’un dinosaure dictateur, Morkus Rex, décide de décimer l’espèce humaine pour dominer l’ensemble des peuplades (aussi bien humaines que dinosaures). Armé de son courage, secondé par un ptérodactyle un poil envahissant (et moralisateur) nommé Eloi, et d’une dinosaure de sexe féminin dont le nom m’échappe et qui voit son père mourir de vieillesse en début de jeu (je vous assure, voir un dinosaure pleurer reste une expérience transcendantale), le jeune Adam va botter l’arrière train du Morkus Rex. Pour ce faire, il va pouvoir compter sur l’aide de l’ensemble des peuplades (humaines et dinosaures, qu’il faut convaincre une par une, vous voyez d’ici le gameplay…), qui n’auront pas peur de se révolter contre le joug de l’infâme Rex, Morkus de son prénom. Je vous laisse apprécier ce résumé de l’histoire, qui n’est pas connu pour sa complexité et ses retournements de situations. C’est très classique, mais l’ambiance a rendu ce titre culte (comme une bonne partie de la production de Cryo), malgré son aspect répétitif. 

Pour Lost Eden, on comprend bien que seule la world music peut donner vie à une culture musicale totalement inconnue (et ce, à juste titre, les dinosaures ne sont pas connus pour leurs symphonies en 6-Me#Tiers). Grâce à son expérience sur Dune, Stéphane Picq utilise et ajuste une palette d’instruments et de synthétiseurs assez impressionnante. L’influence vient très clairement de Peter Gabriel (surtout de Passion), mais le jeune compositeur français dépasse (à mon goût) le maître de la world music pop occidentale parce qu’il a réussi à travailler avec les contraintes de l’œuvre et ainsi donner une âme à un jeu un peu boiteux. Ces contraintes sont autant techniques (ressources limitées, impossible d’adapter la musique à l’action, fonctionnement par longues boucles, rythme imposé par le style point’n click et non l’action du joueur, même si le format CD lui a permis d’avoir plus d’espaces et surtout, une qualité sonore incomparable) qu’esthétiques. L’univers de Lost Eden est assez unique, très fort visuellement (pour le château du roi Mô, on pense beaucoup au film de Michael Mann, La Forteresse Noire), ce qui lui a permis de prendre une grande liberté musicale. A mi-chemin entre du sound design, de la musique ambient puis ethnique, la partition de Stéphane Picq est d’une richesse sonore aujourd’hui encore savoureuse.

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(Lost Eden Citadel of Knowledge)

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(Lost Eden The Quest)

Lorsqu’il accompagne Pierre Estève pour quelques pistes sur Atlantis The Lost Tales, il est chargé des morceaux les plus sombres, mais aussi les mieux écrits. Certes, il n’a pas la patte d’Estève, qui a une approche de la musique plus thématique (Picq fonctionne par boucles, vraisemblablement, sa formation est électronique alors qu’Estève est classique), mais en terme d’expérience sonore lors du jeu, son travail est à mon goût incomparable. Stephane Picq travaille plus l’atmosphère, par une déformation des sons, des voix et des chants, des bruits de la nature, pour donner une véritable présence sonore, presque « physique » à la musique ; des effets renforcent l’immersion sonore, malgré l’absence à cette époque des techniques poussées de sonorisations en 3D couramment utilisées actuellement.

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(Atlantis Dark Spirit – Stéphane Picq)

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(Atlantis Para Nua – Stéphane Picq)

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(Atlantis Back to Atlantis – Pierre Estève)

Si Lost Eden reste sa plus belle pièce, Dune Spice Opera mérite un bon coup d’oreille, et dans une moindre mesure, son travail sur Riverworld, beaucoup plus électronique. N’hésite pas à écouter Atlantis The Lost Tales, qui reste un travail musical majeur en terme de partition pour un jeu vidéo (les thèmes de Pierre Estève sont très beaux).

Par la suite, durant les années 90, cette sous catégorie du genre aventure s’éteint peu à peu (la mort de Cryo est d’ailleurs révélatrice). Au début des années 2000, la série Myst, porte étendard de ce type de gameplay va chercher à se renouveler, sans vraiment y parvenir. Le style est considéré comme vieillissant, tout comme sa musique, toujours majoritairement synthétique, alors que les compositions symphoniques sont de plus en plus présentes dans les jeux (grâce au format CD, puis DVD, et avec l’ouverture au grand public et donc aux budgets plus importants). Si les compositions de Myst et Riven sont encore aujourd’hui dignes d’intérêts, et écoutables, les autres jeux du genre n’ont pas cette chance. La world music n’est de surcroit plus au goût du jour (jugée niaise, voire ridicule et extrêmement datée). Mais c’était sans compter sur un ensemble de circonstances, et notamment grâce au cinéma, que de nouveau après Passion, le genre musical va être relancé.

En 2000, Ridley Scott fait appel à Hans Zimmer pour composer la musique de Gladiator, film à la qualité discutable, mais au succès incroyable. Pour moderniser le style péplum, Zimmer va aller à l’encontre des compositions classiques et se rapprocher de la démarche que Peter Gabriel avait amorcée avec Passion sur The Last Temptation of the Christ de Martin Scorsese en 1988, à savoir transgresser les règles de la composition musicale pour un film classique, et en faire une musique ethnique. Hans Zimmer, avec l’aide de Lisa Gerrard (à ne pas oublier), va composer un bande originale qui a marqué l’industrie (cinématographique et vidéoludique) pour au moins 5 à 6 années, remettant au goût du jour la world music (avec un brin de finesse en moins tout de même), plus adaptée aux goûts musicaux du début 2000.

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(Passion The Feeling Begins)

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(Gladiator Now We are Free)

Retour aux jeux vidéo. 1 an après Gladiator, le troisième épisode de Myst, nommé Exile, sort enfin. Sans être révolutionnaire, le jeu est de très bonne qualité. Ce qui surprend toutefois, c’est sa musique. Jack Wall, encore peu connu à cette époque, véritable star aujourd’hui (avec notamment ses travaux pour Mass Effect), compose un thème principal simplement épique. Oui, épique, pour un jeu où le joueur progresse image par image à la vitesse d’une tortue paraplégique, c’est surprenant. Si le reste de la bande sonore n’a pas cette puissance, il est indéniable que ce thème principal fait écho à la mode Zimmer/Gerrard.

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(Myst III Main Theme)

Attention, la musique est relativement différente, Wall s’approche tout autant de la musique de Gabriel, mais la puissance de la piste renvoie à une conception plus proche du film de Scott que de Scorsese. Autrement dit, la musique de Jack Wall, sans s’éloigner des canons du genre, s’adapte à son époque. L’utilisation des chœurs, plus proche de l’écriture symphonique classique que des incantations de la world music, met en lumière ce virage. La musique est moins atmosphérique que chez Stéphane Picq, plus thématique, plus lourde, mais possède un aspect plus impériale, et est surtout moins exigeante à l’écoute. Le travail n’est plus tant sur l’instrument (qui étonne et surprend par ses sons), qui sont depuis très utilisés, mais aussi parce que l’aventure n’a pas le même objectif. Le monde de Myst est connu, parcouru par de nombreux joueurs, et n’a plus rien d’étrange. Jack Wall favorise alors la musicalité au profit de la création de sons nouveaux, et écarte le rapport avec la nature, le contact avec un monde nouveau, la rencontre avec une civilisation inconnue. Le virage est sec, le public change, et Myst III sera d’ailleurs le dernier épisode intéressant d’un genre qui n’intéresse plus. L’action vient contaminer l’aventure, la vitesse vient doubler la contemplation et la passivité.

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(Myst III Theme from Edanna)

A suivre, la seconde partie, focalisée sur deux autres compositeurs, Michael Bross et Jesper Kyd.

Vous pouvez retrouver les albums de Stéphane Picq, remasterisés, ainsi que ceux de Pierre Estève, sur le site du label de ce dernier : http://www.shooting-star.com/Shooting_Star_fr/Productions.html

Et en bonus, pour ceux qui ont tout lu, je vous file cette musique de Stéphane Picq pour Riverworld, non pas tant pour la composition en elle-même, mais pour le titre de la piste :  http://www.youtube.com/watch?v=ZpLJcc_YL38