Quelqu’un a du papier ?

le blog de monsieurcrescen.

{OST} Medal of Honor : le faux reboot

En guise de premier article, histoire d’être un peu original sans perdre de vue la ligne éditoriale du site, je vous propose un petit article, une p’tite lecture de la musique de trois gros jeux, « Modern Warfare 2 », « Bad Company 2 » et « Medal of Honor ». Suite à la sortie de la musique de ce dernier, c’est l’occasion de revenir sur l’enjeu de la musique pour ces titres, comme éléments révélateurs de leur expérience et de leur positionnement en terme de cible.

A vot’ bon cœur et bonne lecture.

Le 28 septembre de cette année sortait en téléchargement la bande originale du prochain « Medal of Honor ». Jusqu’ici, je pensais que Linkin Park allait aussi se charger de rajouter quelques chansons pour les phase in-game. Quelle agréable surprise de constater qu’il n’en est rien. Hélas, j’ai eu à peine le temps de pousser un soupir de soulagement avant de m’étrangler de nouveau en voyant le nom du compositeur choisi : Ramin Djawadi.

L’infâme Ramin Djawadi. L’un des nombreux nouveaux et mauvais élèves de l’oncle Zimmer. Sa discographie donne des frissons : il est devenu connu avec sa une soupe pour « Prison Break », et a obtenu ses lettres de noblesse en massacrant la musique d’ « Iron Man » (à noter que c’est peut être la licence qui veut ça, même John Debney pour le second épisode n’a pas su faire réellement mieux). Bref, Djawadi sur « Medal of Honor », connaissant le passif musical de la série, j’avais vraiment envie de pleurer. De Michael Giacchino, dynamitant la musique de John Williams, à Christopher Lennertz, qui a su reprendre le flambeau avec panache, se retrouver avec un sous-fifre de la bande à Zimmer, ça laisse penser à un sacré nivellement par le bas pour ce reboot (d’ailleurs assez attendu).

YouTube Preview Image

Mais Djawadi, mine de rien, il m’avait un peu surpris sur « Clash of the Titans ». Entre une majorité de pistes assez ennuyeuses, très peu fonctionnelles, deux voire trois pistes émergeaient du lot. Le thème principal (Perseus) tout d’abord, très ample, certes loin d’être épique –mais vu le film, c’est logique- mais joliment composé. Une séquence d’action ensuite, assez étrange (Scorpiox) et révélatrice de l’écriture du jeune compositeur. Sur cette scène, la musique ne décolle jamais. Elle monte en intensité, laissant deviner une belle explosion, pour finalement se couper brutalement. Un peu dans la veine de Molossus, issue de « Batman Begins » (reprise de « Black Rain » avec les mêmes synthés les enfants !), composée par Hans Zimmer, le père adoptif de Djawadi. Scorpiox n’en demeure pas moins une musique assez hypnotique, sur-découpée, voire hachée par une utilisation des cordes, comme s’il s’agissait d’une guitare électrique (qui double les cordes d’ailleurs). Ramin Djawadi finalement, fait comme la majorité des jeunes compositeurs, du travail de sound design. Sauf qu’il a un semblant de style, un peu « truc » qui rend l’écoute possible, contrairement à Trevor Morris par exemple qui fait parti de la même école (il bosse pas mal pour EA, avec « Army of Two » et « Command & Conquer 3 ») .

YouTube Preview Image YouTube Preview Image

Les extraits de son travail sur « Medal of Honor » laissaient deviner une ambiance plus proche de « Clash of the Titans » que d’ « Iron Man ». Après achat et plusieurs écoutes, c’est en effet le cas. « Medal of Honor » est une très bonne musique de jeu. Le thème principal, longuement développé dans la piste Heroes Aboard, est surprenant par sa finesse. Les cordes sont bien utilisées, on retrouve l’écriture ample et presque aérienne de Perseus, et on est loin, très loin, des clichés du genre. Evidement, la musique emprunte beaucoup à « Black Hawk Down », mais enlève le côté « actionner », pour garder une musique simple, bien écrite et agréable. Bien sur, il y a les deux pistes d’actions pour les adolescents boutonneux qui veulent de la guitare électrique et des grosses percussions (dont une bien déguelasse d’ailleurs). Mais le reste est d’une discrétion assez inattendue pour le titre (surtout après les musiques de Giacchino et Lennertz, purement orchestrales et hyper massives). C’est bien au delà du simple sound design, il s’agit d’un vrai travail musical, recherché et abouti.

YouTube Preview Image

Mais au delà de la performance et de la surprise, la musique annonce clairement la position qu’EA recherche avec ce reboot. Face à « Medal of Honor », on trouve la méga-production « Modern Warfare 2 » et son alternatif réjouissant, « Bad Company 2 ». Chacun des trois titres, qui reposent sur un même gameplay, une même mise en scène, réussi à afficher une identité assez différente pour mieux cibler un public, et ainsi se démarquer et donc vendre. La musique semble révéler ces choix, et dans le cas de « Medal of Honor », est plus intéressante qu’on pourrait le croire.

« Modern Warfare » 1 et 2, sont à « Black Hawk Down » ce que « Medal of Honor » premier du nom était à « Saving Private Ryan » : jouer le film les mecs ! Une claque saisissante pour l’époque, si l’on acceptait le genre ultra-scripté. Musicalement, « Modern Warfare » c’est une reprise point par point de la bande originale que Zimmer avait composé pour le film de Ridley Scott. Sauf que tonton Hans coûte assez cher, donc Infinity Ward a embauché l’un des élèves les plus talentueux (après John Powell), Harry Gregson-Williams (qui depuis est surement mort d’une dépression). Avec « Modern Warfare 2 », Infinity Ward peut enfin se payer le maître. Zimmer compose la musique du second opus et réalise ce que l’on peut considérer comme l’une de ses pires bandes originales. « Modern Warfare 2 » est une sorte d’aboutissement parfait de ce qu’il y a de plus vulgaire comme représentation de la guerre. La musique est du même tonneau. A noter tout de même que c’est cette composition qui a permis à Zimmer de pondre le très bon « Inception ». Comme quoi, rien ne se perd, tout se transforme.

YouTube Preview Image

A l’opposé, il y a « Bad Company ». Le choix du compositeur est assez incroyable, puisqu’il s’agit de Mikael Karlsson, musicien insolite, très porté sur la musique orchestrale contemporaine. « Bad Company » est un jeu jouissif, porté par des personnages crétins, qui prennent un malin plaisir à détruire l’environnement sans se prendre au sérieux. La musique de Karlsson est le seul élément qui ramène le jeu dans un contexte plus sombre, voire grave. Uniquement orchestrale, écrite d’une main de maître, la musique crée une ambiance unique, maintient un équilibre entre l’aspect jubilatoire de la destruction du décor, et le réalisme du jeu. « Bad Company » a d’ailleurs un travail de sound design juste hallucinant, qui retranscrit à merveille la violence des combats. Contrairement à « Modern Warfare », la musique n’a rien de cinématographique ; elle crée une atmosphère sonore plus intéressante car elle joue sur un effet de distanciation, transformant l’expérience de jeu. Il est d’ailleurs assez rare que les morceaux de Mikeal Karlsson soient utilisés lors des combats.

YouTube Preview Image

Ces deux jeux, par leur musique, mettent en évidence deux extrêmes. Chacun a une expérience de jeu diamétralement opposée. « Medal of Honor » semblait avoir peu de place pour s’intégrer, sauf en se postant entre les deux titres. Le risque étant justement d’être qualifié comme le jeu de trop, ou la licence batarde, sans réelle image. Les développeurs ne pouvaient pas reprendre la recette des précédents opus, à savoir l’impression d’être dans le dernier film de guerre, puisque « Modern Warfare » l’a fait bien avant. Se rapprocher trop de « Bad Company », c’était à coup sur manquer de pouvoir vendre des albums (même si Dice fait parti de l’équipe de développement) et de ne pas réussir à ratisser le public du jeu d’Activision (« Bad Company » a une image de jeu plus mature, moins « in your face » malgré son côté défouloir arcade). D’où l’astuce d’aller chercher Linkin Park, très tendance, et surtout, de prendre Ramin Djawadi, qui est connu de ce public (« Iron Man », mec !) L’enjeu a été ensuite de parier sur un expérience plus « humaine », tout comme l’ont fait les premiers « Medal of Honor » en leur temps. Après tout, « Saving Private Ryan », c’est le film de guerre à l’échelle du trouffion, alors qu’avant, les films c’était à l’échelle des batailles. Le reboot de « Medal of Honor » devait poursuivre l’idée et la musique de Djawadi, malgré ses qualités, annonce bien la continuité. Le thème est certes agréable, mais il va être au service de séquences « émotions », où le joueur peut être invité à partager la difficulté d’être un soldat « dans ces pays si éloignés de leur patrie ».

On voit bien comment EA va réussir à se positionner dans un marché pourtant saturé, en ajoutant l’aspect humain, vécu, et « sensible » du soldat. Vous allez me dire qu’on s’en moque, et c’est vrai. Mais chez les joueurs américains, surtout le public jeune, il y a fort à parier que « Medal of Honor » va colporter bien plus que « Modern Warfare 2 » et « Bad Company 2 » en matière d’expérience humaine (dans les deux autres titres, les personnages sont inexistants ou trop décalés pour attirer l’ado –il n’y a qu’à voir le changement de ton entre « Bad Company 1 » et « Bad Company 2 »), à savoir que la guerre c’est moche, mais que les soldats sont beaux. Du Soldat Ryan au Moyen-Orient, et ça va faire un tabac.

Mais je vous conseille tout de même l’écoute de la musique. Quant à toucher au jeu, c’est une autre histoire.

Tags: , , , , , , , , , , ,

15 commentaires pour “{OST} Medal of Honor : le faux reboot”

  1. Vahron dit :

    Indépendamment de ta critique : les articles de dissection sur la bande-son des jeux vidéo, c’est bien trop rare par ici à mon goût. Merci, tu fais au moins un heureux.

  2. __MaX__ dit :

    Je me suis dit “Ha chouette ! un gars qui écoute de l’OST et va faire quelque jolies critiques”… puis j’ai lu l’article. Sans supporter et apprécier tout ce qu’à fait Djawadi (cf prison break), je te trouve cependant réellement critique sur Iron Man.

    Je ne vais pas t’exposer mon avis ou des contre arguments d’ailleurs, puisque ça serait remettre en cause le tient que je comprends tout à fait. Quand j’aurais le temps, j’ai un article à terminer sur Zimmer et la clique “Media Ventures”… si tu tombes dessus tu verras probablement pourquoi je dis ça.

  3. monsieurcrescen dit :

    @ Vahron
    Merci ! Un premier commentaire simpa, c’est fou.

    @Max
    J’apprécie énormément Zimmer, et une partie de la clique Remote Control (ex MV). Powell est mon favori, clairement. Dans les nouveaux, Jablonsky était bien parti (aaaah, “Steamboy”…) Maintenant, Djawadi m’a bien surpris, et si en effet je ne supporte pas son “Iron Man” (je précise toutefois que ça peut venir de la production, voir “Iron Man 2″ qui n’est pas mieux), je vais suivre sa carrière avec plaisir. D’ailleurs, mon article ne dit pas autre chose. La musique de “Medal of Honor” 2010 est très bonne. Quoiqu’il arrive, j’attends ton article !

  4. jewok dit :

    Je rejoins Vahron, vraiment article, intéressant et bien écrit.

  5. Shua dit :

    Je suis déçu, je m’attendais à une critique exclusive de Medal of Honor 2010. Tant pis, l’article est quand même sympa quoiqu’un peu bordélique (trop long ?).

  6. __MaX__ dit :

    Je te rejoins sur Iron Man 2, contrairement au premier aucun thème ne m’a marqué au point que j’aille m’acheter la BO. J’ai quand même oublié de te dire que ton article est sympa. :)

  7. raiden dit :

    harry gregson williams il a quand meme composé la BO des mgs 2-3-4 bordel !

  8. ArmandLeHess dit :

    Excellent billet, et merci de parler de score, on est donc quelques uns ici à prendre le soundtrack très au sérieux.

    Résuire Gregson-Williams à un sous-fifre de Zimmer, c’est un peu trop réducteur. OK, il a fait partie de Media Venture il y a quelques années mais contrairement à Streitenfeld ou Badelt, il n’a pas appris avec Zimmer. Si certains de ses scores sont effectivement formatés, mais quand il bosse avec Tony Scott, il a un son plus électronique. Son score sur Kingdom of Heaven, surpasse Zimmer, tout simplement parce qu’il bosse avec une bonne grosse formation orchestrale et pas un groupe de synthés.

    Je suis également en désaccord avec ton enthousiasme sur BFBC 2. Le compositeur s’est de manière très évidente insipiré sur MoHAA et c’est bien dommage. Après, BFBC2 est de toute façon bien moins fun que le premier épisode et c’est bien frustrant de jouer sur ces cartes étriquées… Je veux les grandes cartes et BFBC, la lisibilité, visibilité et l’ampleur du premier ouin.

    En tout cas, continue à écrire sur les scores, je te suivrai avec plaisir.

  9. monsieurcrescen dit :

    @ jewok
    Thanks !

    @ Shua
    Le titre est piège, j’ai hésité à le renommer. La fin est peut être trop rapide, oui. C’est une première tentative.

    @ raiden et ArmandLeHess
    Je vous répond ensemble sur Gregson-Williams, que j’ai, mine de rien, qualifié d’étant “l’un des élèves les plus talentueux de Zimmer”. Powell et Gregson-Williams ont tout les deux une identité musicale propre, qui s’éloigne de Zimmer. Mais ça reste rare des musiciens de leur calibre à Remote Control (même si ça va venir je pense). Gregson-Williams, je l’ai beaucoup suivi, jusqu’à le laisser tomber depuis quelques années, puisqu’il ne fait plus rien (de neuf j’entends, ses musiques pour les films de Tony Scott sont des reprises de son excellent “Man on Fire”, avec quelques variations, et “Narnia” c’est du remix de “Kingdom of Heaven”). “Kingdom of Heaven” reste sa meilleure musique, car on sent qu’il a fait un recherche sur la musique d’époque, et sur la manière de l’accommoder avec l’électronique. Alors certes, ce n’est pas épique, mais ce n’est pas le coeur du film. Si vous ne l’avez pas vu, la version longue est démente. Gregson-Williams me paraît vraiment dépressif, il ne semble pas faire d’effort sur les nouveaux films, et a l’air de préférer bosser avec Hybrid (ce qui ne me déplaît pas).

    Pour son travail sur “Metal Gear Solid”, premier épisode excepté, je suis plus nuancé que toi raiden. La musique de “Guns of the Patriots” est assez froide, ce n’est pas ma préférée, et je trouve le travail de Gregson-Williams très voire trop discret. Le thème principal est assez joli, même si c’est une reprise du thème de “Man on Fire”. Sur “Sons of Liberty” et “Snake Eater”, j’ai l’impression que beaucoup oublient que Gregson-Williams est secondé par Norihiko Hibino, qui a une composition plus originale. Pour “Sons of Liberty”, il s’est beaucoup inspiré du travail de Schiffrin, dopé à l’électro ; pour “Snake Eater”, il donne une ambiance film d’espionnage des années 60 que Gregson-Williams laisse de côté. A mon avis, Hibino permettait de faire émerger la musique de “Metal Gear Solid”, qui restait assez classique chez Gregson-Williams, même si son travail est très bon.
    (EDIT) D’ailleurs, c ‘est assez normal qu’on ne retienne que Gregson-Williams, puisqu’il met en musique en majorité les cinématiques, et Hibino les phases in-game.

    @ ArmandLeHess
    Je pense que Karlsson doit faire face à un temp track assez retorse, surtout sur le second opus. Malgré tout, je trouve qu’il a une pâte, un style qui permet à ses musiques d’avoir une belle identité. J’aimerai bien savoir qui chez Dice s’est dit intéressé par aller chercher ce compositeur. Pour “Bad Company 2″, j’aurais juré qu’ils allaient en choisir un plus vendeur, vu la tournure qu’a pris la série.

  10. Thermostat dit :

    Super article, c’est intéressant et tu expliques un peu qui sont les compositeurs et ce qu’ils ont fait avant pour les profanes comme moi. J’en veux un autre demain sur mon bureau.

  11. ArmandLeHess dit :

    Avant la sortie de BFBC2, y avait eu live chat avec le compositeur du jeu, qui s’est également chargé du score du premier volume (avec nettement plus d’inspiration). Je voulais en faire partie, mais les horaires étaient moisied. Bref, entre le premier et le deuxième, la parenté sonore n’est pas évidente. J’aurais préféré une espère de transition avec quelques souvenirs de BFBC.

    Je présume de DICE a voulu en quelque sorte rebooter sa série pour en faire une licence de premier ordre et qu’ils ont donc fait table rase (ou presque) de l’héritage de Bad Company.

  12. DarkWolf dit :

    Très bon article. Juste un petit détail, l’ajout de balises dans le titre serait un plus (comme ici [OST]) ;-)

  13. Khraya dit :

    Connaissant le studio MV c’est un peu difficile de ne mettre qu’un seul nom sur une BO ;)

    édit : Inception est vraiment bon ? Tout comme pour Batman cela avait l’air de fonctionner à l’écran, mais de là à écouter la BO toute seule…

  14. vingt-2 dit :

    Tres bon article.

  15. monsieurcrescen dit :

    @ Khraya
    La version CD d’Inception est moins étouffante que la version film, qui croule sous la musique. C’est l’aboutissement du duo Nolan/Zimmer, du travail sur les motifs (et non les thèmes) répétés à l’extrême pour guider (ou perdre volontairement) le spectateur. C’est ingénieux, massif, efficace et parfois, plutôt joli (certains sons sont excellents). On est loin de The Thin Red Line, mais en matière de musique électronique/ambient chez Zimmer, c’est clairement le haut du panier (avec un emprunt sévère à Blade Runner de Vangelis tout de même). Et le lien avec la musique de Piaf est assez intelligent.

    @ DarlWolf & vingt-2
    Merci !

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté avec votre compte Wefrag pour publier un commentaire.