Manuscrit

le blog de Gama.

It’van in Wonderland : la Forêt d’Iscambe

Il est certains vieux souvenirs de famille dont on ne parle pas aux repas dominicaux ; ils hantent les greniers, tapis dans de vieux coffres, entre deux souvenirs collaborationnistes et une médaille d’Indochine. Quelques générations les noient dans un oubli confortable ; leur histoire devient une légende, la légende devient une note de bas de page Wikipédia.

De même les livres naissent, vivent et trépassent ; et l’âge d’or de la science-fiction française est derrière nous. Les ténèbres de sa chute éclipsèrent l’éclat naissant de plusieurs joyaux crépusculaires, et certaines choses, qui n’auraient pas dû être oubliées, furent perdues.

Ainsi après les bestioles mazoutées de Louisiane et le treizième mois des fonctionnaires Grecs, continuons à évoquer la mémoire de nos chers disparus sacrifiés au temps qui passe.

Aujourd’hui mes biens chers frères nous parlons de La Forêt d’Iscambe, hallucinant chef d’œuvre français.

Ce siècle avait quatre-vingts ans

Image hosted by uppix.netEn 1980 la France n’était qu’apathie et gueule de bois. Le pays était en rade de LSD, le rêve américain s’était arrêté depuis longtemps à Brest pour repartir à la nage ; les Béruriers commençaient tout juste et la Mano Negra n’existait même pas.

Christian Charrière a, comme tout le monde, eu droit à sa petite schizophrénie post-soixante-huitarde : biclassé journaliste/hippie, il conciliera les chroniques au Figaro et des voyages en Himalaya pour rechercher la sérénité et la sagesse transcendant l’humain.

Or il se trouve que la recherche spirituelle ne m’évoque pas grand-chose d’autre que le baratin onirico-trouducutal qu’on a tous déblatéré, le jour où l’on a voulu sauter les petites étudiantes de psycho 1ère année. C’est pourquoi je n’ai lu qu’un seul livre de Christian Charrière.

Mais attention, pas n’importe quel livre.

Cuir-cuir-cuir-moustache : les années Brejnev

La forêt d’Iscambe aborde un genre rare : la fantasy post-apocalyptique sous LSD.

Le post-apo fonctionnait lui plutôt bien à l’époque, grâce à la Guerre Froide et à la bombe atomique : le Français moyen, ayant vaguement conscience qu’il pouvait crever entre la poire et le fromage dans une attaque thermonucléaire globale, cherchait à se rassurer en achetant des bouquins post-apo. Ceux dans lesquels un héros viril habillé en cuir moulant se frayait un chemin au milieu des godasses nucléaires et des rats mutants…

Vous voyez le genre : L’Autoroute Sauvage et son héros blaireau, Mad Max et sa mode vestimentaire pour laquelle le monde n’est pas prêt.

Ce post-apo un peu ringard mais marrant quand même constitue le fond de commerce du livre : dans un lointain futur et suite à une Catastrophe quelconque mais sans aucun doute radioactive, la forêt d’Iscambe éponyme a repris ses droits sur une bonne moitié de la France. Retombées nucléaire oblige, la forêt regorge de saloperies mutantes, grouillantes, horrifiantes et parfois même intelligentes. On rencontre des ruines étranges, des artefacts mystérieux, bref des tas de saloperies aux effets surprenants et parfois bêtement mortels.

Terre sauvage

Image hosted by uppix.netPour tout vous dire, l’histoire elle-même n’est pas vraiment importante : on suit un petit groupe parti s’aventurer dans la forêt à la recherche de la légendaire Paris.

Suite à la catastrophe évoquée plus haut, le monde a subi un énorme revers technologique qui a ramené les humains entre le Moyen-Âge et le XIXè siècle ; le décalage constant entre les débris high-tech du monde et la capacité de compréhension de l’humain post-apo moyen est un de ces gros clichés dont abuse le post-apo depuis Niourk. C’est également le cas ici.

[...]désignant les grandes pancartes suspendues au-dessus de chaque couple d’idoles métalliques et qui portaient, au centre d’un cercle bleu, la même inscription en lettres rouges :

- TOTAL. C’est le mot TOTAL qui est répété ici. Il s’agit probablement de la marque du…

- Taisez-vous ! Nous sommes ici dans une enceinte sacrée, celle du Dieu Total, image de l’harmonie suprême, de l’union des bas-fonds obscurs avec les hauteurs brillantes.

Coup de bol, c’est en général suffisamment décalé pour ne pas plomber le récit.

Christian Charrière’s Alice

En fait, le décalage entre les héros, le ton du récit, les situations et l’imagination totalement barrée de l’auteur fait qu’on s’y retrouve rarement si on aborde ce livre par le mauvais côté.

Ce mauvais côté, c’est celui proposé par le quatrième de couverture qui annonce un “Tolkien français” ; c’est totalement mensonger et parfaitement stupide.

Image hosted by uppix.netLa méthode consiste à entamer ce bouquin comme une ode poétique, un Lewis Carroll new age qui ferait exploser un genre ultra-formaté pour en faire une balade onirique dans un univers frapadingue, bourrée d’ironie ; saupoudrée par-ci par-là de quelques réflexions d’une naïveté confondante mais qui ne font de mal à personne…

Cette petite renormalisation permet de profiter d’une langue plus qu’à la hauteur : blindé d’expériences stylistiques bizarres, de descriptions sous acide et de néologismes qui fleurent bon le terroir français, c’est de la littérature baroque ; flamboyante même, qui ne sait jamais s’arrêter : je suppose que le mot d’ordre pour écrire ce genre de choses est “allez, un adjectif de plus, ça peut pas faire de mal”.

Bref

Alors, oui, les premières pages sont d’un style ultra-léché que certains qualifieront d’ampoulé ; le second degré n’est pas une option, et on a le droit de faire la gueule devant la naïveté et la longueur des quelques passages mystico-philo-relous.

Mais se priver d’un olni pareil, c’est rater tout le reste ; soit une capacité d’invention phénoménale et la preuve que si les drogues hallucinogènes ne sont pas forcément nécessaires à l’écriture, parfois leurs effets hors de tout contrôle donne naissance à des monstres magnifiques.

Tags: , , ,

Les commentaires sont fermés.