Manuscrit

le blog de Gama.

Ask Maïa !

Mardi 24 avril 2012 à 10:16

Lorsque Maïa Mazaurette avait débarqué sur Nofrag, j’ai eu - après un moment de nécessaire perplexité - la réaction bien connue :

“Il faut laisser sa chance au produit.”

Maïa me pardonne, tout comme mes coreligionnaires nofragués j’étais bien muffle à l’époque ; et je ne peux pas prétendre que les sujets surréalistes sur le protocole scientifique de mesure du pénis ou les photos de paintballeuse aient beaucoup amélioré ce trait de caractère-là.

Cependant - et même si ça ne pend pas (et pour cause) - ce n’est pas réellement au sujet de Maïa Mazaurette que j’écris aujourd’hui. Bien sûr, elle semble ce genre de personne : à se faire éjecter par les anges videurs du jardin d’Eden, pour avoir voulu y introduire des sextoys de contrebande…Mais voilà, la bougresse écrit aussi de la fiction.

Théorie du genre (littéraire)

Image hosted by uppix.netIci, un interlude explicatif.

La fantasy, vue par un spectateur extérieur ignorant les subtilités du domaine, c’est en général sauver le monde dans un univers d’inspiration médiéval-fantastique : des héros, des dragons, des grosses princesses et des épées en détresse à sauver.

Mais voilà, à force de se dire que la fantasy à la papa, ça suffisait comme ça, la norme s’est subtilement décalée : il faut maintenant appliquer les canons du genre à l’envers.

Ainsi, les héros ne doivent pas être stéréotypés mais DOIVENT être non-manichéens. Les personnages féminins ne doivent plus être cantonnés au rôle de sac à foutre pour héros victorieux mais DOIVENT savoir manier de grosses épées - et rester pas trop moches. Le ton général du roman DOIT être blasé et pessimiste.

Donc, maintenant, la règle, c’est de faire l’inverse de ce qu’on faisait avant. Et ça change tout. Peut-être.

C’est bien. …mais pas suffisant.

Dehors les chiens, les infidèles applique ce calque avec une efficacité navrante. Il s’ouvre sur une séance de torture ; l’univers y est divisé entre des méchants très méchants et des gentils très méchants aussi ; tout s’y passe comme dans n’importe quel univers créé par un Dieu de Murphy : ce qui peut mal tourner, tournera mal. Probablement avec beaucoup de sang et de tripes.

Image hosted by uppix.netIl s’agit de l’une de ces histoires d’adolescents à la recherche d’un machin mythique. Dans le cas présent, la quête pour le fabuleux bidule doit ramener la lumière du jour, car le monde est plongé dans l’obscurité depuis des temps immémoriaux.

Je retiens un instant l’attention sur cette pénombre constante : c’est l’une des rares originalités du bouquin.

Pour tout vous avouer, le bouquin ne comporte rien de vraiment mauvais. C’est très énervant pour moi, bien sûr ; l’univers pourrait même être intéressant, le récit prenant…Mais voilà, après lecture, on se rappellera surtout de ce que le roman n’est pas : ni épique, ni écorché ni rageur, encore moins choquant. Et, encore une fois, pas mauvais non plus, mais c’est presque hors de propos.

Disons qu’il se place au-dessus de 90% de la fantasy habituelle. Ça ne m’encourage pas pour autant à le conseiller : tout ça manque de souffle…d’inspiration ? Bof.

Il fut une époque à graver dans les annales…

Je me suis donc attaqué à Rien ne nous survivra, un roman d’anticipation.

Il raconte comment les jeunes décident de prendre les armes contre les vieux ; et sur fond de Paris sous les bombes, c’est l’histoire de deux snipers d’élite. Dans le mix improbable entre Stalingrad, Hook et Full Metal Jacket, Maïa décide donc de mettre au service d’une noble cause son talent pour la simulation littéraire de meurtres - ça n’est pas ironique, je la soupçonne d’être fanatique de FPS.

Le livre réalise donc le fantasme d’une bonne partie de nous, les jeunes : buter du vieux.
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Amis trentenaires, entendons-nous bien : ici est jeune ce qui a au plus 25 ans d’âge ; sachez donc qu’en cas de révolte, c’est avec un plaisir non dissimulé que nous, les vrais jeunes, vous mettrons une balle dans la tête. Ne serait-ce que pour vous faire taire, vous et votre dépression soignée à coup d’immaturité forcée et de génériques télés pénibles.

Tout comme dans le précédent bouquin, celui-ci a recours à des contraintes un peu artificielles - par exemple un compte à rebours qui s’étire sur toute l’histoire, ou un personnage volontairement asexué. Mais ici, tout ça fonctionne plutôt bien. Surtout, une ironie acide porte tout le bouquin, très drôle. Il est aussi plus fin dans son traitement des personnages, qui se paient le luxe d’être juste assez incompréhensibles pour en devenir intriguant.

Et puis, très franchement, le Paris quasi-post-apo c’est un truc qui marche toujours.

Ça n’est pas un chef-d’œuvre, je ne suis pas sûr d’ailleurs que ça soit le but ; mais c’est original, bien raconté, ça remue, ça se lit bien en une soirée si l’on n’est pas trop déprimé (c’est-à-dire si l’on a moins de 25 ans). À noter que c’est la réécriture d’un roman de jeunesse - Le pire est avenir - et que Maïa Mazaurette n’aimait pas le titre original, ce qui prouve qu’elle a au moins bon goût.

Bref, alias conclusion paritaire

Ainsi, Maïa Mazaurette livre un deuxième bouquin tout à fait recommandable - le premier se rapprochant plus des divagations d’une Charlotte Bousquet qui aurait paumé sa pipe à crack. Cela aurait-il quelque chose à voir avec le fait qu’elle possède un vagin ? Ou bien serait-ce simplement parce que, contrairement à la croyance populaire, le talent d’écriture n’est pas réservé à la virilité incarnée comme Bernard Werber ou Frédéric Lefebvre ? Voire, qu’est-ce que ça peut bien nous foutre ?

Je me garderai bien de vous refaire la guerre des Genres dans la littérature. En revanche, je soutiens toutes les initiatives visant à augmenter le nombre de bons bouquins ; surtout si au passage cela réduit, même un tout petit peu, la probabilité que les séances de dédicaces soient des concentrations de dessous de bras de nerds mal déodorés.

J’attends donc le prochain bouquin de Maïa.

Nouveau Journalisme

Mardi 1 novembre 2011 à 9:06

L’adaptation de Tintin est enfin sortie et on peut en dire que oh et puis merde.

Pour cette fois je nous épargne à toutes et tous l’intro un peu pénible, et je fais comme si vous vouliez vous renseigner sur le Nouveau Journalisme, avec les majuscules et tout. Coïncidence fortuite et inopinée : je viens justement de terminer un bouquin sur le sujet.

En attendant la suite, un intermède que je voulais faire depuis longtemps.

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Morning Glory

C’est pour les amateurs de Bumblefoot, Mathias Eklundhsfjizjrkfkld et autres guitares qui craquent, ça se passe ici. Comme dirait Jean-Pierre Pernaut, il s’agit de la touchante histoire d’un jeune provincial de notre belle patrie : plutôt que de se prostituer pour payer sa cocaïne et sa cotisation à Ni Putes Ni Soumises il a décidé d’enregistrer ses frénésies guitaristiques. Et ça tabasse. Il y a aussi un peu de banjo.

Reprenons.

Qu’est-ce que le Nouveau Journalisme ?

Les années 60. Déjà à cette époque, les journaux n’étaient pas souvent lus en dehors des gros titres et de l’horoscope ; le sudoku quant à lui était inconnu de l’Occident - passible de mort au nom de la lutte contre le communisme - et l’Occident s’en portait bien.Image hosted by uppix.net

Bref, peu de gens lisaient les petits caractères et il a donc fallu du temps avant que quelqu’un s’aperçoive que certains articles avaient changé. Ils étaient moins convenus et neutres comme c’était alors la norme ; en somme, ils étaient …moins chiants. L’expression Nouveau Journalisme a fait son apparition. Certains essayaient de s’y mettre et réussissaient, d’autres rataient, enfin comme Monsieur Jourdain certains en faisaient sans le savoir.

En vérité je vous le dis, c’était le bordel. Un journaliste américain, Tom Wolfe, qui s’habillait comme Zaza dans La Cage aux folles mais surtout qui avait publié un certain nombre d’articles de ce genre a alors pris les choses en main : il a rassemblé une anthologie de textes relevant selon lui de ce “Nouveau Journalisme”.

Il l’a appelée The New Journalism, ce qui signifie “Le Nouveau Journalisme”. En anglais.

Et alors ?

Any movement, group, party, program, philosophy or theory that goes under a name with “New” in it is just begging for trouble. The garbage barge of history is already full of them [...] - Tom Wolfe

D’après Tom Wolfe, le Nouveau Journalisme, c’est du journalisme - ! - avec des techniques de roman. Autrement dit, partant d’une histoire quelconque de chien écrasé, l’article final utilisera une construction par scènes, des dialogues, une accumulation impressionniste de détails, et finalement l’utilisation souvent explicite d’un point de vue par le journaliste, qui parfois se met carrément en scène.
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Bon, le coup des quatre techniques, je vous le cache pas, c’est de la théorie pas forcément vérifiable sur tous ces textes. En pratique, le Nouveau Journalisme, ça veut surtout dire passer des heures, des jours, voire des mois sur le sujet : toujours être là où se passe l’action et arriver à la distiller sur quelques pages. C’est donc beaucoup plus de boulot qu’un PPDA par exemple, qui n’a finalement pas besoin de grand-chose de plus qu’un photocopieur un peu endurant.

À quoi ça sert ?

Conséquence : le Nouveau Journalisme constitue le meilleur outil de description des années 60 et 70, celles que les gens de bon goût considèrent comme vachement plus marrantes que nos pauvres années 2000 toutes salopées.

L’anthologie de Tom Wolfe permet assez vite de s’en faire une idée : les sujets des articles cités varient de la guerre du Vietnam au fait divers douteux en passant par toutes les variantes de sport - un journaliste enrôlé dans une équipe pro de foot américain, un reportage sur le baton twirling…Jusqu’aux tribulations de Hunter Thompson chez les bouseux, là-haut dans le Kentucky…

Car le point commun de tous ces textes, c’est la précision, la véracité, bref, la justesse par rapport au thème choisi : tout est construit par petites touches ; les portraits et les ambiances sont saisissantes, et même le meilleur des romanciers réalistes ne pourrait que s’incliner…Tout simplement parce que ces évènements, ces dialogues, ces personnages ont réellement existé ; et aucune interview, aucune émission ne pourrait rassembler en une heure ce qu’un seul de ces articles résume.

Bref

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Une fois l’anthologie digérée, de nouveaux horizons s’offrent nonchalamment à vous ; j’ai déjà déclaré ici-même mon amour pour Hunter Thompson, mais pour les autres je vous laisse vous démerder : les 400 pages de l’anthologie regroupent 23 histoires de 21 auteurs très éclectiques, de quoi faire son marché peinard.

En revanche, foncez sur les bouquins de Tom Wolfe, en particulier ses reportages ; et s’il ne fallait en lire qu’un, jetez-vous sur The Electric Kool-Aid Acid Test, qui raconte ses péripéties avec Ken Kesey (Vol au-dessus d’un nid de coucou), sa joyeuse bande de tarés sous LSD et les Grateful Dead

Enfin, et pour une fois, je ne peux que vous conseiller de lire toutes ces belles choses en anglais, les quelques traductions que j’ai eu entre les mains étaient assez pourraves. Malheureusement, c’est parfois assez difficile…Mais bon, c’est ça ou retourner baver devant Fox News.

“My books are about killing God”

Lundi 17 octobre 2011 à 8:19

Le titre racoleur puis la bonne grosse désillusion, mon deuxième sport en chambre préféré. Cet article a donc pour sujet un roman pour ado.

À la croisée des mondes, initialement His Dark Materials, de Philip Pullman.

Tu la vois, ma grosse métaphore ?

Résumer en quelques lignes les trois volumes qui le composent est parfaitement impossible. Bon, j’essaie :

L’histoire raconte les tribulations de Lyra, une jeune fille qui pendant son passage de l’adolescence à l’âge adulte va renouveler le péché originel.

Image hosted by uppix.netPour ceux d’entre nous qui n’auraient pas subi les affres d’un curé - pédophile ou non - dans leur jeunesse, remémorons : le péché originel consistant à faire bouffer à Ève une pomme bio est une métaphore, celle de l’acquisition par les humains de “la connaissance du bien ou du mal”. Autrement dit, ils ont perdu leur innocence d’enfant pour acquérir tout le reste et c’est MAL (le sous-entendu sexuel est implicite, surtout pour un bouquin qui nous est parvenu grâce à des moines copieurs qui avaient tous fait vœux de chasteté et élevaient donc les couilles bleues au rang de sport olympique).

La raison pour laquelle on doit s’intéresser à cet énième relecture du parcours-initiatique-du-jeune-en-détresse, c’est sa métaphore biblique : tout le propos du bouquin consiste à expliquer que Lyra va croquer dans la pomme comme une grosse cochonne et que c’est une très bonne idée, puisque les humains ont plus besoin de connaissance que d’un Dieu dont ils ne savent bien souvent pas quoi faire.

Poussière tu es…

L’histoire prend place dans un multivers ; et tout le premier puis le troisième tome se déroulent dans des univers parallèles au nôtre, ce qui permet d’offrir des décors intéressants (j’y reviens) et surtout d’y placer des détails qui, toujours, viennent rappeler la religion sous-jacente ; tout le talent de Pullman tient dans la subtilité avec laquelle il les introduit généralement.

Par exemple, le premier volume débute dans un monde parallèle, où l’Angleterre est resté bloquée quelque part sur le bouton “Steampunk” - autrement dit pas de grands changements par rapport à celle que nous connaissons, un peu moins de voitures et de Pakistanais, voilà tout. Sauf que chaque humain y possède son dæmon, un Jiminy Cricket personnel sous la forme d’une bestiole : l’une des innombrables trouvailles de Pullman, particulièrement bien exploitées tout au long de l’histoire. Le reste a l’aspect, l’odeur et la dégaine traditionnelle de tout bon roman anglais, qu’il soit de Gaiman, Wodehouse, Priest ou Le Carré. Enfin…Au début, en tout cas.

Image hosted by uppix.netLe deuxième volume puis le troisième, plus clairement SF, se baladent entre différents mondes plus ou moins avancés mais qui tous comportent leur lot d’enseignements : ils sont autant de moyens de révéler les personnages et donc les humains. Mais tous les environnements sont crédibles, vivants, avec leur histoire qui n’a pas attendu le lecteur…Et même le lecteur de fantastique le plus blasé y trouvera son compte : cela faisait très longtemps, par exemple, que des civilisations non-humaines (et même muettes) ne m’avaient pas semblé aussi convaincantes.

Un ours. Parlant. En armure de guerre.

Mais le plus intéressant, ce sont les personnages que Lyra rencontre pendant son histoire : on croisera un ours en armure qui ne peut pas mentir, un Texan stoïque, une scientifique névrosée, une méchante manipulatrice mais torturée, un aristocrate qui rassemble une armée contre Dieu…Tous sont bien construits, et ils évoluent si naturellement que l’histoire avance sans aucun deux es machina - simplement par le fait de l’interaction entre tous ces egos plus ou moins surdimensionnés et admirablement décrits.

Si vous en êtes arrivés à ce stade de l’article vous pensez probablement à Narnia, et c’est très simple : vous avez tort. Narnia rassemble à peu près tout ce qu’il n’y a pas dans la Croisée…, c’est-à-dire un rabâchage lourdingue du Christianisme pour les nuls, un style vieillot, et des personnages niais. Si vous voulez vraiment une comparaison à placer dans les réceptions de l’Ambassadeur, elle est à chercher du côté de …Planescape Torment. Rien de moins.

Bref.

À part un début de deuxième tome un peu faiblard, je suis resté scotché sur ces bouquins à l’époque où je les ai lu, vers quinze ans.
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Le final fracassant laisse un grand sentiment de vide, et c’est très bien comme ça ; mais ceux qui voudront prolonger le plaisir à l’aide de substituts peuvent essayer les “suites” de la trilogie, des nouvelles que je trouve pas terrible - à noter qu’un Livre de la Poussière plus conséquent et à priori plus intéressant devrait sortir d’ici …disons...plusieurs années. Pullman a également écrit une autre série, Sally Lockhart, très loin de son chef d’œuvre, plus clairement adressée aux ados, mais plutôt dans le haut de gamme de la catégorie.

Enfin, l’adaptation de 2007 propose des décors magnifiques, un casting de folie, et c’est une mauvaise adaptation édulcorée qui n’aura probablement jamais de suite. À voir pour la prestation de “la Lyra”, qui joue très bien, et celles d’Eva Green et Nicole Kidman - qui jouent pas mal non plus, mais on s’en fout.

Presque dix ans plus tard, c’est toujours le même sentiment d’émerveillement absolu devant la cohérence du tout. Dire qu’il a fallu attendre un bouquin pour gosses…Quoique. Après la lecture du dernier tome, le meilleur, avec un final plus épique que l’œuvre complète de David Gemmel, j’hésite : ce livre n’a absolument rien à faire dans le rayon “ado”. Il est bien trop fin, subtil, excellemment écrit pour finir dans les grosses papattes d’un boutonneux : offrez-le à votre petite frangine, à votre petit cousin, et puis volez-lui, c’est se rendre service.

Marcher en rangs sur de la musique

Mardi 4 octobre 2011 à 9:18

Nous vivons en ce que Tolkien et Météo France appellent un temps troublé : après cinquante-huit ans de bons et loyaux services, le Sénat est tombé en deux semaines aux mains de la canaille gauchiste.

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Le Palais du Luxembourg, ce matin

Il paraît qu’en 1981 les parents des plus bourgeois d’entre nous avaient craint que les Soviétiques débarquent en os et en char sur la place de l’Étoile. Trente ans plus tard, j’espérais que nous aussi aurions droit à un grand évènement fédérateur ; par exemple la création spontanée de kolkhozes pour y emmagasiner les vieux sénateurs usagés. Et puis je me suis souvenu que de nos jours même le plus enthousiaste des Jeunes Pop est adhérent à une Amap, et je poncife en me disant que décidément, le monde a bien changé.

Toutefois, certaines choses ne changent pas ; je tiens donc à dédier le présent article à tous les dirigeants (ou aspirants) de l’UMP pour leur rappeler qu’ils ne doivent en aucun cas délaisser le machiavélisme pour leurs prochaines élections. Cette dernière défaite révèle tout au plus leur léger retard dans ce domaine par rapport à leurs concurrents directs : après tout, si les élections reflétaient l’opinion des votants, on le saurait.

Ce cours de rattrapage sera donc consacré au Prince de Machiavel.

Vous ne trouverez dans cet ouvrage, ni un style brillant et pompeux…

L’Italie du XVIème siècle était constituée d’une ribambelle de confettis guerroyant avec à peu près tout le monde : les complots constituant la principale occupation des riches désœuvrés puisque le trafic de frégates n’existait pas. Or le souverain de Florence à l’époque s’intéressait plus aux partouzes qu’à la politique (je résume) - ce qui prouve au passage que la démocratie a changé bien des choses depuis cette époque barbare.

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Allégorie : le politicien (vue d'artiste)

Machiavel lui dédia donc Le Prince : une revue des différents moyens de gagner le pouvoir et de le garder. Cinq cents ans plus tard, les historiens ne savent toujours pas si le livre constitue un manuel sincère et utile, ou en un foutage de gueule particulièrement réussi (et utile).

Le Prince recense en vingt-six courts chapitres les interrogations qu’est susceptible de formuler l’homme de pouvoir ou l’homme très ambitieux (le deuxième étant généralement le frère, l’oncle, le grand vizir voire le premier secrétaire de l’autre). On l’a parfois présenté comme un livre portant exclusivement sur la guerre, voire sur la stratégie : c’est assez faux. Rien à voir avec l’Art de la Guerre ou Civilization, qui proposent l’un et l’autre un cadre de règles rigides et un peu teubées pour des combats de bac à sable.

De la cruauté et de la clémence

Il s’agit ici de difficultés à la fois beaucoup plus terre-à-terre et à bien plus haut niveau : comment attaquer son voisin, violer ses filles et ses compagnes tout en restant bons amis ? Quel genre de ministres peut-on choisir pour faire le sale boulot à sa place ? Doit-on être un dirigeant radin ?

L’intérêt principal du bouquin réside dans le fait qu’il ne s’agit pas d’un “devenir Calife à la place du Calife en dix leçons” : la majorité des arguments sont exposés à l’aide d’exemples historiques où Machiavel décortique les relations diplomatiques de toute l’Europe de la pré-Renaissance. Il est particulièrement franc, utilise peu de métaphores, n’est jamais flatteur : il va droit à l’essentiel. Le ton assez direct vieillit plutôt bien, comme je vous le confirmerais si je parlais l’italien de 1500 - en tout cas le texte initial ne semble pas s’encombrer de fioritures inutiles et est extrêmement agréable à lire après un demi-millénaire.
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Le tout constitue donc le bouquin d’histoire le plus étrange qu’on puisse lire, très partial évidemment, mais fin et lucide, et on se garde toujours au chaud la possibilité que tout ça soit de l’excellente ironie acide. Enfin, bien évidemment, les conseils donnés collent presque tous parfaitement avec l’Europe, voire la France, voire l’UMP d’aujourd’hui.

Il est malheureusement assez court ; d’autres textes du bonhomme existent, en particulier des lettres, qui ne m’ont pas semblées aussi intéressantes - je n’ai pas poussé mes recherches bien loin.

Bref

Dans le même genre existe le Bréviaire des politiciens de Mazarin, celui-là même qui recrute D’Artagnan pour des choses bien peu avouables.

On perd toutefois dans le Bréviaire une bonne partie de la facette historique présente dans le Prince et c’est bien dommage ; le bouquin du Cardinal restera donc probablement un répertoire de citations cyniques, ce qui est déjà très bien pour quelqu’un qui n’est au fond qu’un supercuré. Mais laissez tomber à tout prix l’Art de la Guerre de Sun Tzu ; ça n’était probablement rien de plus que le premier cut-up sous acide de la littérature.

Précisons que comme d’habitude, ni la littérature ni même la rigueur historique ne m’étouffent ; l’objectif est de vous faire lire le putain de bouquin…Le Prince est disponible ici (pdf).

Rouge gueule de bois

Mercredi 13 juillet 2011 à 13:03

Comme beaucoup de belles histoires - et au moins autant de sales - celle-ci commence par une gueule de bois cafardeuse.

Ouais, “cliché”. Je suis chez moi, je fais ce que je veux et ceux qui sont pas contents n’ont qu’à commenter des blogs photos comme tout le monde, puisqu’ils sont si malins. Putain…

Retour sur l’horizon

Image hosted by uppix.netJe disais donc que la belle et bonne librairie Omerveilles dont j’ai déjà parlé a eu plus d’une fois le mérite douteux de m’accueillir à l’aube, déshydraté et vaseux. Seize heures trente venaient à peine de sonner au minaret le plus proche que j’arpentai donc les rayons de livres, bien décidé à acheter Retour sur l’horizon - une anthologie de nouvelles SF française. J’achète (cher).

Deux jours plus tard, constatation : cette anthologie résume la plupart de la SF française moderne, le bon comme le mauvais d’ailleurs. Pour le mauvais ça sera un autre jour ; pour le bon, un nom : Léo Henry avec Les Trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais. Une histoire étrange, un écrivain qui parle d’un écrivain - ce qu’on aurait appelé une “mise en abîme” avant qu’Inception ne débarque avec ses gros sabots. Un exercice à la Borgès, très réussi.

Je pensai alors : “ce petit enculé - je ne suis pas aussi vulgaire dans la vie de tous les jours, c’est le personnage créé pour ce blog qui veut ça (je suis en réalité une femme de 52 ans qui aime les teckels en peluche) - ce petit enculé, donc, qu’est-ce qu’il écrit bien. Il a une imagination débordante, un style direct et fin, on dirait un chirurgien qui écrit au cran d’arrêt. Il a l’art de la formule, de la métaphore pas-si-bancale. Si je savais écrire, je ferais tout comme lui. En vérité, je suis jaloux. Bon, où est cette putain de carabine ?”

Procédons

Quelques complications d’ordre personnel ont suivi, puis une dépression intense. Enfin, après une série de péripéties qui ne regardent que moi et peut-être mon avocat, tout va bien, et je l’affirme haut et fort : il serait injuste, après tout, que Léo Henry n’ait pas sa part du gâteau, son quatre-quart de célébrité.

Image hosted by uppix.netJ’ai traqué les livres du bonhomme façon Limier - mais sans les huit pattes ni la procaïne. Il a publié deux excellents textes dans des anthologies de La Volte : Ceux qui nous veulent du bien, Le jardin schizologique. En suivant les relents d’une vieille piste je suis tombé sur un recueil de nouvelles, les Cahiers du Labyrinthe. Ça sent le Borgès. Encore ? Bin oui, mais pas que. Et ça vaut le coup ? Oui, c’est très bon.

Résumons. À ce stade, je n’ai pas tout lu du garçon, une quinzaine de textes peut-être ; tous sont bons, certains excellents. Le sujet varie énormément, de la SF onirique au quotidien fantastique, le style est toujours là ; virtuose, fluide et naturel, sophistiqué avec l’air de ne pas y toucher. Léo Henry s’amuse avec un peu tout, les références, les métaphores, les personnages et lui-même.

Tucson, Arizona

Il était donc grand-temps de lire un texte plus long, qui, coïncidence troublante et bienvenue, est sorti sous la forme d’un roman au début de l’année. Ça s’appelle Rouge gueule de bois, ça parle de Fredric Brown.

En plus d’être affublé d’un prénom auquel il manque probablement une lettre, ce sinistre individu a écrit dans les années 50 et 60 des dizaines de petites pépites, du pulp à la SF plus moins loufoque ; Philip K. Dick entre deux borborygmes paranoïaques en disait le plus grand bien. Et puis Fredric est mort, dans l’indifférence et la déchéance propres à tous les alcooliques, ce qui devrait être une leçon : on peut être un alcoolique en puissance et avoir un vrai talent d’écrivain reconnu par ses pairs. Simplement, on meurt plus jeune - et plus jaune, à cause du foie.

Image hosted by uppix.netFredric Brown donc, vivant malheureux en attendant la mort, rencontre un certain Roger Vadim, français à grosse voiture, amateur de cocktails avec ou sans Chartreuse (big up). La fin du monde approchant, les deux compères décident de faire équipe pour un road trip. Peuplé d’énormément d’alcool, de petites pépées bien roulées, d’Hell’s Angels, d’extra-terrestres et de tas de trucs tous complètement barrés, le bouquin est une sorte de shaker géant où on aurait mis pas mal de pop, un peu de polar, de l’absurde déjanté, de vraies-fausses années 60, et bien sûr de la vraie bonne lose désespérante.

Secouez, versez, hop, un machin gluant qu’Hunter Thompson aurait adoré sniffer.

C’est une petite baffe. C’est toujours bien écrit, jamais indigeste, ça fait remonter aussi bien des échos de Fallout que de Tom Wolfe, c’est génial, enfin presque. J’étais conquis d’avance et j’ai pourtant un peu déchanté, un tout petit peu, sur la fin : je l’ai trouvée bien amère. C’était probablement le but, mais les dernières pages manquent de, oui, cette petite chose…C’est ? Le panache.

Bref

Image hosted by uppix.netIl faut choisir. Commencez par chopper Rouge gueule de bois, qui en plus du reste est un très beau bouquin d’un très, très bon éditeur. Pour vous donner une idée, un chapitre est en ligne. Probablement pas le meilleur, selon moi, mais enfin…Léo Henry a aussi écrit le scénario d’une BD surprenante (pour le fun : il aurait aussi bossé chez Dontnod aux côtés d’autres pointures).

Ensuite, Fredric Brown mérite toute votre attention. On peut trouver ses textes très facilement, beaucoup sont très courts, certains très bons, The Waveries en particulier a la bénédiction hallucinée de Philip K. Dick.

Enfin, Retour sur l’horizon est un bon aperçu de l’état de la SF française en ce début de siècle pourrave. On en reparlera.