Manuscrit

le blog de Gama.

Le vainqueur ne gagne rien.

Mercredi 14 juillet 2010 à 9:34

“Mon homme”.

Satinée par l’été, la jolie cambrioleuse - entrée par effraction dans votre introspection de ces derniers jours - laisse tomber sous l’écrin pourpre de son sourire les paroles définitives ; elle a dans la voix une froideur chromée - quoique dans une gangue de velours.

Car elle parle de son homme tout neuf, déniché de frais ; ou peut-être est-il plus ancien, elle ayant simplement décidé de le dévoiler aujourd’hui par calcul, lassitude, voire perversion…Toujours est-il qu’il ne lui a fallu que deux mots. Le lendemain elle ne viendra pas en jupe, contrairement à son habitude ; les œillades évidentes et les conversations à bâtons rompus n’y seront plus. Et tout sera dit.

Et l’homme de bien que vous êtes, parfois rude mais toujours courtois, de s’exclamer en se prenant la tête :

“Bordel, pourquoi je l’ai pas sautée avant cette conne ?”

Trêve de romantisme échevelé : aujourd’hui, parlons Américains.

Quatrièmes de couverture

Image hosted by uppix.netIl existe environ tout plein d’écoles littéraires américaines.

Celle qui professe que l’écrivain américain, après une vie bien remplie par toutes sortes de bouts d’Amérique, se doit de faire don de son expérience au monde entier : “l’écrivain a exercé toutes sortes de métiers avant de se décider pour l’écriture, ce qui suppose qu’on cultive un style en étant soldat, boxeur, chasseur et aficionado forcené“.

Celle qui requiert un engagement corps et âme de l’écrivain à sa littérature : “après ses premières participations à des fanzines dans son adolescence, c’est durant ses années d’étudiant que l’auteur planifie sa saga en quatre mille page ; mais il veille soigneusement à épurer l’Amazonie avec ses innombrables autres textes à la qualité variable ou ses manuels d’écriture à destination des blasés sans talent”.

Celle qui suppose qu’un personnage se doit de décrire en détail tout ce qui croise au large de son lobe temporal : “un style audacieux qui abolit toute ponctuation décente afin de nous faire incarner Quentin, adolescent profondément taré comme nous le sommes tous à cet âge-là”.

…Et j’en passe.

Des écrivains vivants, comme Hemingway ou Steinbeck

Cette suite d’article se veut la binette métaphorique qui permettra de défricher un peu, donner des pistes, voire l’envie de foutre le camp là-haut dans le Michigan.

La méthode de classement hautement scientifique sur laquelle je m’appuierai consistera à foutre ensemble les bouquins qui m’ont fait la même impression.

C’est pourquoi cet article parlera d’une certaine sorte de minimalisme : celui Des souris et des hommes de Steinbeck, et d’Hemingway.

Description scandaleuse du minimalisme

La fille de l’intro a su faire comprendre en deux mots que son cœur était déjà pris, subséquemment son vagin et plus généralement toutes les parties de son anatomie. Une économie remarquable, pas de long dialogue alambiqué - deux mots, c’est tout.

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Vous ne le lirez plus de la même façon.

Hemingway, c’est pareil.

À l’image de l’humain moyen, un personnage de roman se doit de ressentir, réfléchir et juger, être critique, l’esprit jamais à l’arrêt. Les très bons romanciers se distinguent par leur capacité à dépeindre ces tourments, leurs méandres tortueux dans la pensée humaine.

Mais voilà…Hemingway était un barbu viril qui fumait la pipe.

Il s’est levé, les pieds bien parallèles, cuisses suffisamment écartées pour laisser respirer ses impressionnants testicules, et a décidé que l’introspection, les longues descriptions de l’état d’esprit du personnage, tout ça c’étaient des conneries. Steinbeck, moins considérablement pourvu, se contenta d’expliquer qu’il voulait que Des Souris… puisse être joué comme une pièce de théâtre, en lisant les dialogues.

For sale : baby shoes, never worn

Le secret tient dans le lecteur, qui réalise la plus grande partie du boulot : inconsciemment, sa propre expérience des humains lui fait mettre un visage et une voix sur chaque ligne de dialogue. Et c’est toujours une réussite : les protagonistes sont vivants, le moindre intervenant se dépeint par sa langue et ses tics, une galerie de personnages vit, là, sur la page.

L’espace entre les dialogues, libéré de toute considération sur la psychologie des uns et des autres, se consacre donc à la description et à l’action. Par petites touches impressionnistes, avec des propositions courtes et sans fioritures, les deux auteurs font avancer l’histoire, s’immiscent le moins possible, méprisent l’adverbe ou la métaphore. Ils se contentent de la vérité.

Des personnages vivants, dans un récit décrit avec une précision de maniaque, ça donne des histoires qui prennent aux tripes : du genre que l’on s’approprie, que l’on vit.

Bref

Pour Steinbeck, je conseille uniquement Des souris et des hommes pour la seule raison que c’est le seul que j’aie lu. Peut-être que ça suffit, je ne sais pas ; en tout cas il est magistral.Image hosted by uppix.net

Dans le cas d’Hemingway, c’est un peu particulier : ses nouvelles racontent des vies, et c’est tout. Ça va de l’expatrié désœuvré aux toréadors espagnols en passant par les boxeurs et soldats…Et tout est à dévorer, c’est un génie de ce format. Après quoi il reste ses romans, mais j’ai trouvé Le Vieil homme et la mer long et chiant ; démerdez-vous.

Un mot sur la traduction d’Hemingway : le style n’en ressort pas intact et je trouve la VO assez différente de la VF. On n’y perd rien mais on a l’impression de lire un plagiaire…

Finalement, si la lecture de ces deux prix Nobel ne vous suffit pas pour chopper de la connasse emperlouzée dans les soirées Jeunes Pop, c’est que personne ne peut plus rien pour vous.

Tinker, Tailor, Soldier, Spy.

Mercredi 7 juillet 2010 à 6:53

La faute aux trois J. Djason Bourne, Djack Bauer, Djames Bond.

Rabâché à force de cascades, de sexe sans capote et de gros flingues, un slogan : l’espion, un mec qui en a.

Ça visite des pays exotiques sans jamais en vomir la spécialité locale, précédé d’un micro-climat de distorsion hormonale qui transforme les standardistes affreuses en mannequin. Le boulot consiste en général à dessouder du péon au kilo et à l’arme automatique ; souvent clope au bec, quand c’était encore possible - que les hygiénistes avaient le dessous…Bogart, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Le véritable espion est dans la réalité un type à peine plus excitant qu’une soirée dégustation chez Jacob & Delafon.

Perfide Albion & sauvages rosbifs

Image hosted by uppix.netLe monde était donc en perdition jusqu’à ce que déboule John le Carré, espion au service de Sa Majesté. Il botte le cul aux Russes, se fait démasquer par un agent du KGB, sauve la blonde, trahit son pays pour l’amour d’un vagin communiste - mais ces filles de l’Est sont magnifiques, comment lui en vouloir ?

John le Carré est un véritable espion, estampillé MI6, qui sait pertinemment que le gros du travail d’espion consiste à laisser le monde dans le même état qu’on l’a trouvé en entrant.

Armé de ses expériences de service pendant la Guerre Froide, il a révolutionné l’image héroïque de l’espion. Même si Daniel Craig n’a sans doute pas été mis au courant.

Le huitième jour

Son héros s’appelle Georges. Il est petit, bedonnant, et porte des habits très chers qui donnent l’impression d’avoir été taillés sur mesure pour quelqu’un d’autre ; lunettes en cul de bouteille, sourire crispé, perpétuellement enrhumé.

Ah, il est également d’une intelligence hors du commun ; il le sait, mas il ne l’avouera jamais…Georges Smiley est le meilleur espion d’Angleterre, mais il est en retraire forcée ; alors il reprend les rênes de son service moribond en sous-main et en trois volumes : La taupe, Comme un collégien, Les gens de Smiley.

À ce jour il s’agit toujours des meilleurs romans d’espionnage que j’aie eu l’occasion de lire.

Le grand cirque

Control, le vieux patron du Cirque - le service d’espionnage anglais sis à Piccadilly Circus - vient de mourir. De la manière la plus naturelle qu’il soit, puisqu’on n’est toujours pas dans un James Bond ; mais il est mort frustré.

Il cherchait à détruire Karla, sa Némésis : un maître espion russe, insaisissable, qui aurait infiltré une taupe au Cirque. L’opération a été un échec complet, provoqué la chute de Control et la mise au rencard de George Smiley. Ce dernier reprend l’obsession de feu son patron et commence l’enquête dans La taupe.

La narration est d’abord entamée à grands renforts de souvenirs, retranscrits impeccablement par Le Carré. Ensuite, on suit les personnages qui font avancer l’histoire - le deuxième tome, qui a lieu en Asie, oublie presque totalement Smiley.

La taupe

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Cette couv' a été choisie entre mille. Sûrement.

Car la caractéristique de John le Carré, c’est qu’il place l’action tout à la fin de sa liste des priorités. Pas de dézinguage dantesque, rien d’épique ; tout ça laisse beaucoup plus de temps aux personnages pour se développer à l’aise.

Je préviens tout de suite : on ne s’y fait pas chier pour autant.

La taupe… est une galerie de personnages, la plupart espions ou affiliés, avec leur vocabulaire, leurs tics, leurs manières, leurs manœuvres. Ça discute calmement, ça échange des informations anodines mais susceptibles de mettre une peignée au camp d’en face (les salauds impérialistes ou la vermine communiste, c’est selon).

Les coups de pute y sont légion, évidemment, mais plus souvent nés du génie de l’auteur qui a l’intelligence de rendre ses personnages vivants, humains, susceptibles d’intuitions remarquables comme des coups les plus vaseux.

Comme un collégien

Surtout, ces personnages ont des états d’âme ; et si parfois ça semble pompeux chez certains héros de papier, on le pardonne à ceux-là qui ont le pouvoir de rallumer la Troisième Guerre Mondiale. Georges Smiley et ses complexes est le parfait support pour les questions de morale, de fidélité, bref, ce genre de conneries qui font toujours rire dans la conversation mais qu’on a rarement l’occasion de voir abordées du bon angle…

Et puis, trente ans après et pendant une énième guerre d’Irak qui n’en finit pas, la lecture prend une saveur intéressante.

“Être inhumain lorsqu’il s’agit de défendre notre sens de l’humanité, impitoyable dans notre défense de la compassion, inébranlable pour défendre nos inégalités”

Bref

J’éviterais d’évoquer un quelconque réalisme puisque ma culture du monde de l’espionnage se situe quelque part entre Mata-Hari et Alpha Protocol.

Mais John le Carré offre la possibilité de s’immerger dans un monde complexe et extrêmement intelligent, une tragédie antique à l’œuvre dans les années 70, des personnages exceptionnels, le tout sur un fond authentiquement britannique - légèreté constante, flegme inoxydable, pluie et brouillard.

Si vous n’avez qu’un seul roman d’espionnage à choisir, prenez celui-ci.

Si vous en avez l’autorisation d’en prendre plus avant votre départ pour le goulag, les autres romans de Le Carré sont pas dégueux non plus, des plus anciens comme L’espion qui venait du froid aux plus contemporains (surtout The Constant Gardener).

Message personnel à Solanin : merci encore mec !

It’van in Wonderland : la Forêt d’Iscambe

Dimanche 9 mai 2010 à 16:49

Il est certains vieux souvenirs de famille dont on ne parle pas aux repas dominicaux ; ils hantent les greniers, tapis dans de vieux coffres, entre deux souvenirs collaborationnistes et une médaille d’Indochine. Quelques générations les noient dans un oubli confortable ; leur histoire devient une légende, la légende devient une note de bas de page Wikipédia.

De même les livres naissent, vivent et trépassent ; et l’âge d’or de la science-fiction française est derrière nous. Les ténèbres de sa chute éclipsèrent l’éclat naissant de plusieurs joyaux crépusculaires, et certaines choses, qui n’auraient pas dû être oubliées, furent perdues.

Ainsi après les bestioles mazoutées de Louisiane et le treizième mois des fonctionnaires Grecs, continuons à évoquer la mémoire de nos chers disparus sacrifiés au temps qui passe.

Aujourd’hui mes biens chers frères nous parlons de La Forêt d’Iscambe, hallucinant chef d’œuvre français.

Ce siècle avait quatre-vingts ans

Image hosted by uppix.netEn 1980 la France n’était qu’apathie et gueule de bois. Le pays était en rade de LSD, le rêve américain s’était arrêté depuis longtemps à Brest pour repartir à la nage ; les Béruriers commençaient tout juste et la Mano Negra n’existait même pas.

Christian Charrière a, comme tout le monde, eu droit à sa petite schizophrénie post-soixante-huitarde : biclassé journaliste/hippie, il conciliera les chroniques au Figaro et des voyages en Himalaya pour rechercher la sérénité et la sagesse transcendant l’humain.

Or il se trouve que la recherche spirituelle ne m’évoque pas grand-chose d’autre que le baratin onirico-trouducutal qu’on a tous déblatéré, le jour où l’on a voulu sauter les petites étudiantes de psycho 1ère année. C’est pourquoi je n’ai lu qu’un seul livre de Christian Charrière.

Mais attention, pas n’importe quel livre.

Cuir-cuir-cuir-moustache : les années Brejnev

La forêt d’Iscambe aborde un genre rare : la fantasy post-apocalyptique sous LSD.

Le post-apo fonctionnait lui plutôt bien à l’époque, grâce à la Guerre Froide et à la bombe atomique : le Français moyen, ayant vaguement conscience qu’il pouvait crever entre la poire et le fromage dans une attaque thermonucléaire globale, cherchait à se rassurer en achetant des bouquins post-apo. Ceux dans lesquels un héros viril habillé en cuir moulant se frayait un chemin au milieu des godasses nucléaires et des rats mutants…

Vous voyez le genre : L’Autoroute Sauvage et son héros blaireau, Mad Max et sa mode vestimentaire pour laquelle le monde n’est pas prêt.

Ce post-apo un peu ringard mais marrant quand même constitue le fond de commerce du livre : dans un lointain futur et suite à une Catastrophe quelconque mais sans aucun doute radioactive, la forêt d’Iscambe éponyme a repris ses droits sur une bonne moitié de la France. Retombées nucléaire oblige, la forêt regorge de saloperies mutantes, grouillantes, horrifiantes et parfois même intelligentes. On rencontre des ruines étranges, des artefacts mystérieux, bref des tas de saloperies aux effets surprenants et parfois bêtement mortels.

Terre sauvage

Image hosted by uppix.netPour tout vous dire, l’histoire elle-même n’est pas vraiment importante : on suit un petit groupe parti s’aventurer dans la forêt à la recherche de la légendaire Paris.

Suite à la catastrophe évoquée plus haut, le monde a subi un énorme revers technologique qui a ramené les humains entre le Moyen-Âge et le XIXè siècle ; le décalage constant entre les débris high-tech du monde et la capacité de compréhension de l’humain post-apo moyen est un de ces gros clichés dont abuse le post-apo depuis Niourk. C’est également le cas ici.

[...]désignant les grandes pancartes suspendues au-dessus de chaque couple d’idoles métalliques et qui portaient, au centre d’un cercle bleu, la même inscription en lettres rouges :

- TOTAL. C’est le mot TOTAL qui est répété ici. Il s’agit probablement de la marque du…

- Taisez-vous ! Nous sommes ici dans une enceinte sacrée, celle du Dieu Total, image de l’harmonie suprême, de l’union des bas-fonds obscurs avec les hauteurs brillantes.

Coup de bol, c’est en général suffisamment décalé pour ne pas plomber le récit.

Christian Charrière’s Alice

En fait, le décalage entre les héros, le ton du récit, les situations et l’imagination totalement barrée de l’auteur fait qu’on s’y retrouve rarement si on aborde ce livre par le mauvais côté.

Ce mauvais côté, c’est celui proposé par le quatrième de couverture qui annonce un “Tolkien français” ; c’est totalement mensonger et parfaitement stupide.

Image hosted by uppix.netLa méthode consiste à entamer ce bouquin comme une ode poétique, un Lewis Carroll new age qui ferait exploser un genre ultra-formaté pour en faire une balade onirique dans un univers frapadingue, bourrée d’ironie ; saupoudrée par-ci par-là de quelques réflexions d’une naïveté confondante mais qui ne font de mal à personne…

Cette petite renormalisation permet de profiter d’une langue plus qu’à la hauteur : blindé d’expériences stylistiques bizarres, de descriptions sous acide et de néologismes qui fleurent bon le terroir français, c’est de la littérature baroque ; flamboyante même, qui ne sait jamais s’arrêter : je suppose que le mot d’ordre pour écrire ce genre de choses est “allez, un adjectif de plus, ça peut pas faire de mal”.

Bref

Alors, oui, les premières pages sont d’un style ultra-léché que certains qualifieront d’ampoulé ; le second degré n’est pas une option, et on a le droit de faire la gueule devant la naïveté et la longueur des quelques passages mystico-philo-relous.

Mais se priver d’un olni pareil, c’est rater tout le reste ; soit une capacité d’invention phénoménale et la preuve que si les drogues hallucinogènes ne sont pas forcément nécessaires à l’écriture, parfois leurs effets hors de tout contrôle donne naissance à des monstres magnifiques.

Je suis le gardien du phare

Dimanche 25 avril 2010 à 8:59

Un jour, on se dit qu’il ne reste plus qu’une affaire à expédier, laisser une empreinte, comme le font les escargots ou les bisons. Rien n’est plus simple pour eux ; l’homme, lui, doit tremper son doigt dans l’encre avec génie. C’est tout.

À lire Éric Faye on peut se surprendre à éprouver pour lui une certaine compassion. On peut aussi se dire que l’auteur est un foutu cafardeux, du genre à te filer l’envie de tacler le tabouret une fois le cou passé dans la corde. Les jours de grand vide, on saura apprécier ses portraits du Général Solitude. On peut rire. On peut s’ennuyer aussi, bien sûr.

Dans tous les cas, on éprouve quelque chose ; et c’est déjà pas mal.

Aujourd’hui je vous parle donc, longuement - je pense pas que vous aviez rien de mieux de prévu pour les cinq prochaines minutes - de cet auteur plus-si-jeune-que-ça-mais-si-talentueux : Éric Faye.

Cafardeux stakhanoviste

J’ai découvert Éric Faye avec le recueil Je suis le gardien du phare : ça parle de solitude, d’étendues sauvages inhabitées, d’introspection, de remise en question, ce genre de petite déprime occasionnelle…Tu sais, quand, un de ces dimanches en fin d’après-midi, tu te rends compte que non, t’as rien fait de ton week-end et qu’en plus il fait un temps de chiottes.
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Ici les héros sont seuls : et le gardien de phare éponyme qui s’ennuie à mourir, le voyageur qui gravit une montagne, le passager d’un train qui ne s’arrête jamais, tous sont en fuite, le monde civilisé les emmerde, les gens leur font peur…Neuf nouvelles qui suintent un peu le fantastique et l’absurde sans en faire des caisses : on est ici entre gens civilisés et l’essentiel, le mémorable, se passe dans le cerveau des protagonistes - même si l’auteur ne crache pas sur les chutes totalement inattendues.

C’était un bouquin étrange, à la fois profondément déprimant et assez revigorant. Ça n’arrive pas souvent de reposer un bouquin avec l’envie de vivre ; celui-là fait pourtant cet effet.

Surtout, si je ne l’ai pas oublié, c’est parce qu’il était écrit dans une langue particulièrement fluide, un rythme hypnotique qui pousse à avancer ; un peu ampoulé parfois, certes

Il a cela de singulier qu’il n’a aucun récif à signaler. Ici, la mer est profonde, rien ne menace les navires éventuels. On l’a d’ailleurs construit à l’écart des voies maritimes pour ne pas gêner la circulation des bâtiments, ne pas leur laisser penser qu’il y a péril en la mer. Il n’a d’autre objet que de se signaler lui-même, mais je l’ai dit, c’est un phare remarquable, sa construction a coûté fort cher à cause des coffrages en eaux profondes.

Bref, du très bon Jeune Auteur Français - avec majuscules - qui détache pour un temps du reste du monde ; le tout plus facile d’accès qu’un Antoine Volodine par exemple. Il ne plaira pas à toi, jeune con qui rêve de regarder brûler le monde, mais le genre contemplatif et rêveur y trouvera son compte.

La même chose que le premier en moins réussi

J’ai du coup enchaîné avec Le mystère des trois frontières : même format, même style, mêmes chutes inattendues.

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Stock et ses couvertures sobres. Moi, j'aime.

Qu’est-ce que j’ai pu m’y faire chier.

Le premier texte a une chute brutalement banale, le genre à se faire entourer en rouge par ton prof de français de lycée avec écrit dans la marge “manque d’effort flagrant”. Les autres histoires,  je les oubliées…Un bien beau gâchis : il y avait des thèmes antiques qui sortaient du lot, mais visiblement Faye a oublié de réviser son Borges pour faire des histoires intéressantes.

Déprime en grand format

On oublie donc et on passe en revue quelques romans : Les cendres de mon avenir, qui détaille la solitude sordide d’une héroïne discrète ; le lecteur masculin moyen est invité à la fantasmer en femme mignonne mais effacée - à moins que je sois le seul pervers à l’avoir lu de cette manière ?

J’ai su beaucoup plus tard que c’était le deuxième volet d’une trilogie, dont les tomes peuvent se lire indépendamment sans problème ; sauf que je n’ai pas eu le courage de m’attaquer aux autres. Là encore pourtant le travail sur la langue est évident, le fantastique fait une apparition très discrète mais bien amenée…mais c’est largement au-dessus de mes forces de m’intéresser à la vie étriquée d’une héroïne dépressive.

Mais je ne voulais pas lâcher Faye, j’avais trouvé un filon à la bibliothèque en bas de chez moi ; alors je me suis attaqué au Syndicat des pauvres types. Le héros est toujours aussi seul, toujours aussi fade et à la vie également vide de sens. C’est un pauvre type. En fait, à tel point qu’on lui propose d’adhérer au Syndicat :

Tenez, j’ai rempli votre formulaire. Comme je vous le disais, vous n’avez plus qu’à signer après la mention “Je reconnais être un pauvre type”, en bas, à droite.
Oui, il est capital que vous le reconnaissiez, il faut le mettre noir sur blanc.

Contrairement aux bouquins précédents, ici l’ironie tape méchamment : on se marre, on se moque, et la lecture en est d’autant plus jouissive ; sauf quand l’empathie nous rattrape…Un bouquin manipulateur que j’ai beaucoup aimé.

Pynchon, Salinger et les autres

Éric Faye écrit beaucoup : plus d’un livre par an en moyenne. Et vu de l’extérieur, vous voulez mon avis ? Il progresse - alors même qu’il commençait plutôt fort - et son avant-dernier bouquin est pour moi son apogée.

Ça s’appelle L’homme sans empreintes, avec tout dans le titre : l’histoire d’un écrivain à succès qui n’aime pas la célébrité.
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Pas dans l’hypocrisie façon lunettes noires et grosse limo à vitres teintées…Non, dans le genre insaisissable : la star-anguille qui ne donne jamais d’interviews, ne pose pas dans The Sun, et dont personne ne connaît vraiment le nom ; et même si le roman s’inspire très fortement d’un certain B. Traven, on pense aussi à toutes ces autres plumes aux millions d’exemplaires, qui écrivent recluses et emmerdent leurs groupies.

On suit donc la quête d’une journaliste partie chercher le bonhomme, et les interrogations qui l’accompagnent : à quoi sert un auteur en dehors de son œuvre ? Pour ceux d’entre vous qui auraient beaucoup de temps libre, je vous signale que la question est au moins aussi vieille que l’étripage de Sainte-Beuve et Proust à ce sujet...

En ce qui me concerne, ce bouquin était le premier non-déprimant d’Éric Faye que je lisais. En soi, c’était déjà un gros changement ; mais j’ai aussi la nette impression qu’il s’est acheté une grosse paire de ciseaux : finies les métaphores à rallonge, plus de digressions ampoulées…Un bon gros régime lexical pour un rythme intact, et le bouquin y gagne énormément.

Ouais, donc ?

Finalement, quoi foutre ? Avant tout, si vous êtes dépressif, sujet à des impulsions suicidaires, que vous n’assumez pas votre dernier divorce ou êtes adolescent, je recommande l’achat d’à peu près n’importe quel livre d’un autre auteur. Éric Faye n’est pas là pour rigoler.

Mais si ça n’est pas le cas, tapez donc du côté du Gardien du phare, qui vous dépaysera pour pas cher, et savourez au passage le style : ça n’est pas tous les jours qu’un auteur français contemporain vous fera admirer une maîtrise pareille.

Après ça, vous pouvez envisager L’homme sans empreintes, ou piocher au pif dans le reste de sa bibliographie : pas loin de deux douzaines de volumes. Mais je vous aurai prévenus.

Gagner la guerre

Dimanche 11 avril 2010 à 14:36

J’étais en vadrouille chez un de mes libraires préférés (Omerveilles, qui vaut facilement toutes les FNAC du monde).

Très franchement, je me rappelle de que dalle, ça devait être un lendemain de cuite ou alors je pensais à autre chose, enfin je suis incapable de m’expliquer pourquoi ce bouquin-là et pas un autre. Cela dit vous vous en foutez.

Je suis ressorti de la boutique avec un poche tout neuf. Y’avait dessus un autocollant pour un concours à la con, j’ai commencé par le détacher, j’ai mis un bon quart d’heure. Après ça je me suis rendu compte que je connaissais à peine le bouquin, en fait je serais même incapable de me souvenir de la première fois où il m’a été évoqué avant ça.

Je l’ai dévoré. C’était Janua Vera, de Jean-Philippe Jaworski.

Prof d’histoire déjanté

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C’est l’impression que laisse Jaworski : un rêveur distingué, très geek mais sans le montrer, extrêmement érudit.

Vous allez me dire…Quoi foutre ? Eh bien il écrit exactement en accord avec son allure, voilà tout. C’est-à-dire que le bonhomme est auteur de jeux de rôle ; vous savez, le genre minutieux du démiurge monomaniaque, celui  pour qui seul le détail compte. Comme tous les auteurs de fantasy, peut-être…

La différence avec les autres tient dans le fait que Jaworski est très savant et sublime le banal médiéval-fantastique. Son monde, le Vieux Royaume, est immense, varié, dense ; il couve la barbarie des steppes aux villes sophistiquées pré-Renaissance, un relent d’Orient lointain ; un Moyen-Âge très européen.

Fantasy française

Janua Vera se compose de différentes nouvelles qui décrivent chacun de ces aspects ; et à chaque fois non seulement le décor change, mais les personnages, les situations, la langue même. Le héros est un barbare crétin, un assassin gouailleur, une paysanne rêveuse, et tous ont leur quart d’heure de gloire dans une histoire à leur mesure.

Résultat, Janua Vera contient aussi bien du médiéval réaliste feat. Robert Merle (Le service des dames) ou du fantastique claustrophobe (Le confident) que Poe aurait apprécié et Borges estimé…Seul écueil, la première nouvelle est aux yeux de beaucoup moins réussie que les autres. Je méprise ces gens-là et vous devriez en faire autant, mais ne jugez pas le recueil sur ce premier texte.

Enfin, par-dessus tout, le style est terrifiant de maîtrise.

Une langue qui joue sur tous les registres, avec des dialogues percutants, du vocabulaire recherché, des tournures sophistiquées, ça faisait bien longtemps qu’on n’en voyait pas dans la fantasy - surtout francophone - sans doute parce qu’elle s’adresse dans sa majorité à des lecteurs de 15 ans. Ados dont chacun sait qu’ils sont tous cons comme des balais et font dans leur froc face à un mot de trois syllabes.

Assassin’s Creed 2, mais pour hommes

Mais c’est dans Gagner la guerre que la langue se déploie vraiment, à l’aise. Finis les exercices stylistiques de Janua Vera : Gagner la guerre en tire le héros d’une des nouvelles (Mauvaise donne) et le propulse dans les intrigues politiques qui secouent sa ville-état chérie, Ciudalia.
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On visite donc la bouche ouverte cette Venise imaginaire, époque Renaissance, avec ses intrigues embrouillées ; notre amphitryon est don Benvenuto, assassin professionnel à la classe débordante, embrigadé par son patron dans des complots de haut vol.

Tout est jouissif là-dedans : les complots réellement imaginatifs, les personnages tordus, les bastons qui vont de la bataille épique aux petits viols entre amis. Tout ça saupoudré d’innombrables trouvailles comme un argot réinventé qui donne des dialogues mémorables.

On voyage du pont d’un navire de guerre à des bouges crasseux, on traverse des villages bouseux et des forêts hantés, on oublie qu’on lit le bouquin du fond de son canapé, dans son appart, pendant que le coloc guitariste pousse son ampli à fond. On vit le récit, bordel, et c’est rare ; et on ne s’y ennuie pas - ça l’est encore plus. À partir d’un certain stade je ne faisais que ça de mes matinées, lire le pavé, vouloir connaître la fin, rester dans le Vieux Royaume.

Rétrospectivement, c’est peut-être cette lecture intensive qui m’a fait ressentir une petite baisse de régime aux deux tiers du récit…Mais rien de grave.

Bref

Un foutu pavé de 700 pages (ouaip) qui ne perd pas son souffle et dont la mise en page élégante devrait vous convaincre l’achat. Une des meilleures histoires de fantasy de l’année et en un seul volume, ça doit être encouragé.

Tout ça chez les Moutons électriques, éditeur spécialisé dans l’imaginaire de qualité.

Ah oui, un détail, quand même : les deux livres sont épuisés. Non bien sûr, ça ne prouve rien quant à leur qualité, je dis ça, je dis rien…Ils ressortent tous les deux à la fin du mois (dans une édition augmentée pour Janua Vera).

Sautez dessus.