Le vainqueur ne gagne rien.
Mercredi 14 juillet 2010 à 9:34“Mon homme”.
Satinée par l’été, la jolie cambrioleuse - entrée par effraction dans votre introspection de ces derniers jours - laisse tomber sous l’écrin pourpre de son sourire les paroles définitives ; elle a dans la voix une froideur chromée - quoique dans une gangue de velours.
Car elle parle de son homme tout neuf, déniché de frais ; ou peut-être est-il plus ancien, elle ayant simplement décidé de le dévoiler aujourd’hui par calcul, lassitude, voire perversion…Toujours est-il qu’il ne lui a fallu que deux mots. Le lendemain elle ne viendra pas en jupe, contrairement à son habitude ; les œillades évidentes et les conversations à bâtons rompus n’y seront plus. Et tout sera dit.
Et l’homme de bien que vous êtes, parfois rude mais toujours courtois, de s’exclamer en se prenant la tête :
“Bordel, pourquoi je l’ai pas sautée avant cette conne ?”
Trêve de romantisme échevelé : aujourd’hui, parlons Américains.
Quatrièmes de couverture
Il existe environ tout plein d’écoles littéraires américaines.
Celle qui professe que l’écrivain américain, après une vie bien remplie par toutes sortes de bouts d’Amérique, se doit de faire don de son expérience au monde entier : “l’écrivain a exercé toutes sortes de métiers avant de se décider pour l’écriture, ce qui suppose qu’on cultive un style en étant soldat, boxeur, chasseur et aficionado forcené“.
Celle qui requiert un engagement corps et âme de l’écrivain à sa littérature : “après ses premières participations à des fanzines dans son adolescence, c’est durant ses années d’étudiant que l’auteur planifie sa saga en quatre mille page ; mais il veille soigneusement à épurer l’Amazonie avec ses innombrables autres textes à la qualité variable ou ses manuels d’écriture à destination des blasés sans talent”.
Celle qui suppose qu’un personnage se doit de décrire en détail tout ce qui croise au large de son lobe temporal : “un style audacieux qui abolit toute ponctuation décente afin de nous faire incarner Quentin, adolescent profondément taré comme nous le sommes tous à cet âge-là”.
…Et j’en passe.
Des écrivains vivants, comme Hemingway ou Steinbeck
Cette suite d’article se veut la binette métaphorique qui permettra de défricher un peu, donner des pistes, voire l’envie de foutre le camp là-haut dans le Michigan.
La méthode de classement hautement scientifique sur laquelle je m’appuierai consistera à foutre ensemble les bouquins qui m’ont fait la même impression.
C’est pourquoi cet article parlera d’une certaine sorte de minimalisme : celui Des souris et des hommes de Steinbeck, et d’Hemingway.
Description scandaleuse du minimalisme
La fille de l’intro a su faire comprendre en deux mots que son cœur était déjà pris, subséquemment son vagin et plus généralement toutes les parties de son anatomie. Une économie remarquable, pas de long dialogue alambiqué - deux mots, c’est tout.
Hemingway, c’est pareil.
À l’image de l’humain moyen, un personnage de roman se doit de ressentir, réfléchir et juger, être critique, l’esprit jamais à l’arrêt. Les très bons romanciers se distinguent par leur capacité à dépeindre ces tourments, leurs méandres tortueux dans la pensée humaine.
Mais voilà…Hemingway était un barbu viril qui fumait la pipe.
Il s’est levé, les pieds bien parallèles, cuisses suffisamment écartées pour laisser respirer ses impressionnants testicules, et a décidé que l’introspection, les longues descriptions de l’état d’esprit du personnage, tout ça c’étaient des conneries. Steinbeck, moins considérablement pourvu, se contenta d’expliquer qu’il voulait que Des Souris… puisse être joué comme une pièce de théâtre, en lisant les dialogues.
For sale : baby shoes, never worn
Le secret tient dans le lecteur, qui réalise la plus grande partie du boulot : inconsciemment, sa propre expérience des humains lui fait mettre un visage et une voix sur chaque ligne de dialogue. Et c’est toujours une réussite : les protagonistes sont vivants, le moindre intervenant se dépeint par sa langue et ses tics, une galerie de personnages vit, là, sur la page.
L’espace entre les dialogues, libéré de toute considération sur la psychologie des uns et des autres, se consacre donc à la description et à l’action. Par petites touches impressionnistes, avec des propositions courtes et sans fioritures, les deux auteurs font avancer l’histoire, s’immiscent le moins possible, méprisent l’adverbe ou la métaphore. Ils se contentent de la vérité.
Des personnages vivants, dans un récit décrit avec une précision de maniaque, ça donne des histoires qui prennent aux tripes : du genre que l’on s’approprie, que l’on vit.
Bref
Pour Steinbeck, je conseille uniquement Des souris et des hommes pour la seule raison que c’est le seul que j’aie lu. Peut-être que ça suffit, je ne sais pas ; en tout cas il est magistral.
Dans le cas d’Hemingway, c’est un peu particulier : ses nouvelles racontent des vies, et c’est tout. Ça va de l’expatrié désœuvré aux toréadors espagnols en passant par les boxeurs et soldats…Et tout est à dévorer, c’est un génie de ce format. Après quoi il reste ses romans, mais j’ai trouvé Le Vieil homme et la mer long et chiant ; démerdez-vous.
Un mot sur la traduction d’Hemingway : le style n’en ressort pas intact et je trouve la VO assez différente de la VF. On n’y perd rien mais on a l’impression de lire un plagiaire…
Finalement, si la lecture de ces deux prix Nobel ne vous suffit pas pour chopper de la connasse emperlouzée dans les soirées Jeunes Pop, c’est que personne ne peut plus rien pour vous.










