Bald guy full of hair

le blog de channie.

Bien collaborer avec son artiste enviro

On va changer un peu de thématique à l’occasion de ce billet et parler un peu plus de ce qu’il se passe dans le milieu professionnel. Je remercie pour cela Holi (que je vous encourage à pourrir pour finir son jeu qui est à n’en point douter le concept du siècle) qui m’a proposé de faire un article sur comment un level designer peut s’y retrouver en travaillant pour des grosses structures ou bien au sein de petits studios indés. Le problème est que je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir maille à partir avec une équipe réduite. Du coup je suis désolé Holi mais on va parler d’un autre truc.

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Comment ça collaborer ? Avec un graphiste ? Non mais vous êtes malade !

C’est votre premier jour en tant que junior level designer stagiaire chez l’un des plus grands éditeurs de jeu vidéo au monde, sur un projet maintes fois repoussé, et l’on vous assigne à votre poste (”ne t’inquiètes pas ta souris arrive, on a eu des problèmes d’approvisionnement mais rien de grave”, vous rassure la RH chargée de votre accueil, se gardant bien de préciser qu’elle n’a été embauchée seulement deux semaines plus tôt), poste sur lequel un PC à la carte graphique obsolète trône fièrement (”ça va être coton pour jouer à Dota durant la pause !” vous dites-vous). Sur votre gauche, quelqu’un grogne. Appliquant avec rigueur et diligence les précieux acquis de votre ancien professeur (au chômage depuis 10 ans) de votre école de game design dont vous êtes fraîchement issu au prix de 4 années de labeur (à 6000 boules pièce), vous évitez soigneusement le contact visuel avec cet inconnu. Vous percevez alors un second grognement. Feignant d’être occupé, vous vous entêtez sans succès à essayer de vous connecter à votre compte, une goute de sueur perlant sur votre front (”Ah oui je ne t’ai pas dit, Active Directory est down, je vais faire venir un Aïl Tea pour te connecter en local” lâche la RH, pensant à juste titre impressionner le noob que vous êtes, sous un fatras de termes techniques dont elle-même ne comprend pas le sens. “Je vous laisse en compagnie de vos nouveaux collègues !”). La RH disparait, vous laissant dans un désarroi des plus total. Un troisième grognement, un peu moins hostile cette fois, se fait à nouveau entendre. Prenant votre courage à deux mains, vous vous retournez, tremblant comme une feuille, pour faire face à cet aveu d’hostilité déclaré, de la part de l’un de vos semblables certes, mais vous vous rappelez avec amertume que la dernière fois que vous avez eu un contact similaire on vous a tiré votre iPhone (même que c’était à la sortie du métro Belleville). Et là stupeur, vous êtes face à :

  • Un jeune tatoué et percé d’un peu partout (et vous percevez avec effroi à travers son tshirt propagandiste écolo malheureusement trop fin ce qui s’apparente à de fines tiges de métal transperçant chacun de ses tétons -trop durs pour être honnêtes-), Allez en 1)
  • Un type un peu dégarni, une alliance au doigt, dont le pull repose élégamment sur ses épaules, chaque manche tombant de part et d’autre de sa chemisette passée de mode. Quelques rides naissantes parsèment son visage débonnaire. Allez en 2)
  • Une jeune fille souriante, les lunettes relevées sur un chignon impeccablement déstructuré, dont le visage enfantin respire la joie de vivre, joue négligemment avec son pendentif (vous vous sentez un peu bizarre: +3 en stress, +7 en air idiot, +58 en rythme cardiaque, +9000 en sueur non désirée). Allez en 3)
  • Un homme indéfinissable à la barbe fournie, entre deux âges, dont les dreads grisonnants à la longueur impressionnante tombent sur son baggy en denim. Chaussé de tongs dépareillées, il fait reposer ses pieds sur son sac Freitag partiellement élimé. Allez en 4)

Vous avez tapé 3

Cette personne n’existe pas. Cela dit vous pouvez toujours essayer de sympathiser avec les animatrices du 6ème étage.

Vous avez tapé 1, 2 ou 4

Félicitations, vous venez de rencontrer votre binôme ! Veuillez lire attentivement le guide qui va suivre, il en va de votre survie en territoire tripeulé (ou AA+, suivant le pays dans lequel on se trouve).

Premier contact

La première rencontre avec votre graphiste environnement est cruciale. C’est elle qui va déterminer le regard de votre binôme sur votre maigre personne. Un seul faux pas et il vous considérera comme une tête de noeud (ce que vous êtes à n’en point douter). Et grands dieux qu’il est facile de se vautrer dans ce milieu hostile (les entretiens du GAN sont de la rigolade à côté), car ô tumultueux sont les premiers jours. Il vous faut vous rompre à l’éditeur de niveau à la documentation anémique et à la stabilité aléatoire, aux documents de level design sous-traités aux stagiaires de l’année précédente, jouer à la FPP pour prendre connaissance du jeu (”Ouais dis-toi que c’est juste pour avoir une idée, parce que là on refait le core gameplay, l’édito a dit que c’était pas fun”), se familiariser avec l’outil de versionning (”Quel est l’enculé qui a check-outé toute la base !?” hurle le lead programmeur alors que vous tentez désespérément de faire un revert en catimini), participer aux meetings embrumés de game design (”Heu tu sais c’est quoi les 3C dont il parle depuis tout à l’heure toi ?”), assister aux présentations du Tech LD (”Alors pour utiliser les templates au moment de l’import il faut que tu cliques sur ‘Yes por favor’ quand il te demande de ‘Chekout please in the be look’ et que tu coches la troisième case en partant du bas sinon tu perds tes datas”), apprendre à cooker son niveau sur console (”Vous avez un e-mail. De: IT. Sujet: Arrêtez de cramer les kits de dev”), et à essayer de comprendre comment cette cochonnerie de JIRA fonctionne sous le regard insistant de votre associate producer. Bref, tout un tas de tâches ingrates indignes de votre talent sans commune mesure.

Et pourtant s’il y a bien quelque chose qu’il faut faire dans les règles, c’est d’apprendre à connaître la personne avec qui vous allez partager votre étroit cubicle durant les 24 mois à venir (+6 de rab’ mais vous le ne saurez que dans 23 mois et demi). Et pour cela, quelques règles d’or:

  • Le graphiste est difféwent. Ah bah oui vous n’avez pas forcément les mêmes centres d’intérêts. Il va peut-être vous emmerder avec ses liens militants qu’il vous transfère religieusement en plus de spammer la mailing-liste Détente. Il va peut-être écouter de la musique très fort dont vous ne partagez pas le même intérêt. Il va peut-être rire comme un âne en regardant une vidéo youtube (”Vazy téma batard c’est chanmé tu vas goleri”) qui pourtant vous laisse de marbre (”Mais vazy fais pas ta pute matte !”). Il va peut être faire des imitations ou chanter ou bien encore raconter une blague moisie devant une audience conquise, sauf vous. Il va peut-être lâcher de grasses flatulences alors que vous tentez de fixer ce point de patrouille qui ne veut pas se snapper à la collision. Ou alors complètement l’opposé peut se produire: Introverti, père de famille, il arrive à 8h30 et file à 17h, sans piper mot à part deux ou trois expressions que vous connaissez désormais par coeur (”Hé tu peux submit ton layer steup’ ?”), vous laissant seul à chaque tentative d’humour un peu ratée de votre part. Et bien oui il est différent de vous, mais ça ne veut pas dire pour autant que vous allez mal vous entendre !
  • Le graphiste a du talent. Que vous le détestiez ou que vous alliez régulièrement boire des coups ensemble après le boulot (le bar étant commodément situé sur le chemin menant à la station de métro), votre graphiste, c’est le gardien du visuel votre map, un être surnaturel capable de transformer vos gabarits moches même pas snappés à la grille (et pourtant vous vous en êtes pris des taquets de la part du tech LD à ce sujet) en une oeuvre d’art que vous auriez été incapable d’imaginer dans vos rêves les plus fous. De temps en temps, vous regardez son écran pour essayer de comprendre comment il fait (car à l’école vous avez bien pondu un mesh un peu bancal en suivant le tutorial Joan of Arc à base de 12 heures par jour durant 3 mois). Mais rien à faire, il vous mystifie en n’utilisant que le quart des fonctionnalités de 3DSMax ! Alors, prenez un peu de recul et appréciez ce qu’il fait pour votre map, c’est pour votre bien.
  • Le graphiste ne capte rien au gameplay mais il ouvre quand même sa gueule. Ah ah et bien oui je ne pouvais pas dresser un portrait tout rose non plus quoi ! Le graphiste c’est votre meilleur critique. Il est capable de repérer les problèmes qui sautent aux yeux tel que la cohérence de votre level (”Mais bon sang pourquoi tu as mis une porte ici ? Ca n’a aucun sens architectural !”), jusqu’aux petites erreurs de gameplay invisibles à l’oeil nu, ou presque (”Ton combat là, c’est de la merde”). Si un jour vous surprenez votre binôme à faire la map en fly mode ou bien d’abuser du debug menu pour stopper le respawn infini des ennemis en un clic, bravo ! Votre map est nulle ! Observez-le, épiez-le quand il joue et prenez des notes, vous me remercierez plus tard.

Au jour le jour

Maintenant que toutes les bases sont bien posées, il s’agit de passer à la prochaine étape: La fusion de vos deux corps. Comment faire ? En suivant les conseils ci-dessous pardi:

  • CO-MU-NI-QUEZ: C’est la première cause de mortalité chez les juniors comme vous. Plus la boîte est grosse (c’est-à-dire plus de 1 personne), moins on se parle. Manque de bol vous travaillez pour une multinationale saturée de middle managers et autres responsables aux titres obscurs dont vous vous moquez occasionnellement en soirée (enfin plus vraiment depuis que l’un des intéressés vous a honteusement grillé). Du coup la communication passe mal et vous êtes le premier à en faire les frais. Alors mettez-vous ça dans votre caboche, dès que vous apprenez un truc qui vous concerne, le concerne, dites-le lui de suite (Surtout si les metrics changent d’un coup et qu’il doit refaire tous ses covers). Au pire des cas il vous enverra valser en vous assénant un “ça faisait une semaine que j’étais au courant mais merci, change rien j’adore ce que tu fais”, mais vous aurez fait passer l’information. Et là vous allez me dire : “Mais et si c’était pas réciproque ?”. Très bonne question Junior, t’iras loin (ça te dirait d’être lead portage sur Game Boy Advance au Maroc ?). Et bien c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Si vous continuez sans relâche à parler à votre graphiste, naturellement un échange sain va se former entre vous.
    Ceci dit le plus gros piège c’est l’inverse. Votre graphiste vous dira tout ce dont il est au courant, de telle sorte que vous estimerez que cela ne sert à rien d’en rajouter puisqu’il a toutes les infos. Une fois vos 2 CDDs terminés (”Oui, on te réembauchera plus tard mais avant il va falloir faire ta période de carence”), puis un an de chômage, vous vous retrouverez dans une petite boite à faire de l’alimentaire et vous n’aurez plus cette proactivité légendaire qui faisait de vous la star de la prod de Just Dance 2013.
  • Ne baissez pas votre froc (sauf si le Creative Director vous l’ordonne): N’acceptez pas un retake sur un coup de tête, surtout sans consulter votre partenaire de la troidé. Vous ne pouvez pas imaginer les répercussions d’une décision qui semble à première vue inoffensive (”Alors voilà maintenant on peut combattre 50 ennemis à la fois mais par contre va falloir rallonger les couloirs de stream”). Mais vous allez me dire, bien souvent ces décisions ne viennent pas de vous, mais du haut gradé qui a vu un Divx durant le week end et s’est dit que ça serait cool de mettre telle feature improbable dans le jeu dès lundi. Généralement, vous pouvez empêcher ce genre de bêtises à condition de la jouer fine. Inutile de jouer les héros en solo, tout le monde se fout de votre avis (de toute façon la plupart des gens ne connait même pas votre prénom). Au contraire, vous allez pouvoir vous reposer sur le lead de votre graphiste (via son intermédiaire) et votre lead level design. Mais rassurez-vous, ça ne marchera pas à tous les coups. Les injustices sont légions, surtout sur les grosses prods critiques qui ont déjà cramé tous les budgets possibles et inimaginables. Bref, prenez-vous des murs de temps en temps, puis relevez-vous.

reunion_final

  • Assumez vos conneries (et il assumera les siennes): N’essayez pas de vous planquer en disant que c’est la faute de votre graphiste. Assumez. Vous avez merdé soit parce que vous ne lui avez pas parlé, soit parce que vous avez baissé votre froc. Si la tech vous tombe dessus parce que votre streaming n’est pas aux normes, ne beuglez pas en retour « Mais c’est pas moi qui ait fait le blockmesh ! », vous auriez été au courant si vous n’aviez pas passé vos journées aux gogues à jouer à Plants vs Zombies iOS. Si vous avez décidé de faire toute une section à 45 degrés pour montrer au monde qu’Unreal est votre petite pute, n’allez pas chialer lorsque votre graphiste refusera d’élargir toutes ses encadrures de porte parce que la collision se fait à la bounding box (qui évidemment est alignée sur les axes du monde, votre technical LD vous l’a suffisamment répété ces derniers mois). Si, après avoir joué à Heavy Rain, vous décidez que ça serait cool de faire un petit gameplay exotique où l’on déplacerait le héros à l’aide de la gâchette R2, ce n’est pas votre graphiste qui vous éclatera la cloison nasale à coup de Cintiq 21 pouces mais bien votre lead level designer qui vociférera entre deux mandales “Dis-moi pourquoi j’ai été aussi con de t’embaucher espèce de sac à merde !”.
  • Inspirez-vous l’un l’autre: Finissons sur une note légère, et un peu de poésie. Dans ton petit coeur de LD, il y a des jours, tu doutes, tu n’es plus sûr de rien, et tu as envie de crier de toutes tes tripes que tu ne comprends plus rien de ce monde en mimant de te jeter par la fenêtre du deuxième étage. Quand ces jours-là arrivent, une seule solution, déplacer de 50 cm votre chaise Ikea (à laquelle il manque une roulette -dernier arrivé, dernier servi-) en direction de votre graphiste, et le regarder placer ses meshes, fignoler sa normal map, lutter pour que la boite de collision ne se merge pas avec la précedente, … Et puis, la confiance s’installant, vous allez timidement lui demander comment il pourrait résoudre votre problème de backtracking de manière élégante (”Va chier je bosse !”). Alors, avec sa sagacité naturelle, il vous illuminera d’une idée à laquelle vous n’aviez absolument pas pensé mais-que-et-pourtant-bon-sang-mais-c’est-bien-sûr (”Bon OK, vaudrait mieux placer l’objet de quête ici, parce qu’en plus de raccourcir le trajet je pourrais mieux le justifier graphiquement”). Alors vous le remercierez du fond du coeur pour cette contribution qui aura fait shifter tous vos paradigmes, et vous retournerez à votre bureau, essuyant d’un revers de main ces quelques larmes de bonheur…

Va cours vole

Ainsi s’achève ce guide ultime de la collaboration avec ces curieux énergumènes que sont les graphistes. Si vous avez un tant soit peu décrypté ces lignes, je vous congratule ! Vous êtes désormais parés à en découdre dans cette fabuleuse industrie si tendre à l’égard de ses nouvelles recrues. Pensez à ficher vos heures supp, ça fera des trucs à raconter à vos enfants.

securite_final

Comme d’habitude, les commentaires sont pétés. Vous pouvez quand même m’envoyer un e-mail si jamais ce post vous a fait sourire:

16 commentaires pour “Bien collaborer avec son artiste enviro”

  1. picric dit :

    Tu te prepares à faire du LD pour un survival horror en open space ?

    Merci pour l’article, j’aime bien commencer ma journée avec le sourire.

  2. Holi dit :

    Des larmes de joie!

  3. divide dit :

    Tres bon article, très bien écrit, mais qui met un peu mal à l’aise en même temps…
    Tu ressens la situation avec autant de cynisme ou tu as un peu forcé le trait ?

  4. skaven dit :

    Ca donne vachement envie de bosser pour du AAA. Bon article en tout cas, ca se lit bien. Très agréable et drôle.

  5. epsylon dit :

    J’ai bien rigolé.

  6. psycho3 dit :

    Je suis arrivé en retard en amphi à cause de toi et ton article.
    Mais je suis arrivé souriant et de bonne humeur.

  7. channie dit :

    J’ai forcé le trait bien sûr :) Ceci dit il y a évidemment pas mal de vécu…

    Merci en tous cas pour vos mots doux ça me fait plaisir !

  8. Darkstryder dit :

    Terrible, merci channie !

  9. vingt-2 dit :

    Protip: “C’est beaucoup plus facile de communiquer sans barbichette”.
    Pas mal ton article mais ca leak pas assez ò_ó.

  10. Celibatman dit :

    Il est vraiment formidable ce billet. Drôle et bien écrit <3

  11. ng-aniki dit :

    Super, j’ai vraiment aimé ! Je suis bien tente de créer un petit post “Bien collaborer avec son LD” maintenant, bien que je suis certain de ne pas pouvoir faire un post aussi chouette.

  12. Alkacoin dit :

    C’est génial !

    Je vais filer ce billet à mon colocataire pour justifier un peu le fait que, depuis plusieurs mois, trois chomvloppeurs indépendants squattent son salon.

  13. Clott dit :

    Merci, c’était plaisant à lire.

  14. Thermostat dit :

    Me suis bien marré.

  15. CameleonTH dit :

    Le coup du checkout de la base, je me rappel en avoir fait les fraix :).
    GG pour l’article.

  16. Xotik dit :

    Bien écrit et bien marrant!

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