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Serious gaming

Je n’aime pas vraiment les serious games. Paradoxalement, certains considèrent que Lifetime, un de mes prototypes de jeu, en est un. J’ai eu envie de poser la question suite à la publication mercredi dernier du jeu vidéo Frontiers, qui se revendique serious game : comment est classé le sérieux dans les jeux vidéo ?

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Petite piqûre de rappel pour ceux qui ne connaîtraient pas ce qu’est un serious game. En bref, c’est un jeu où la finalité n’est pas le jeu, mais bien souvent l’apprentissage et l’éducation. Eh oui, car un jeu, ce n’est pas considéré “sérieux”, donc pour bien marquer le coup, on qualifie ceux-là de jeux sérieux.

Le marché du serious game ne fait que grandir. C’est ainsi qu’à l’hiver dernier s’est déroulé à Lyon le Serious Game Expo, le salon des acteurs français du domaine. Visiblement, il y a une grosse demande de la part des entreprises d’améliorer la qualité de la formation offerte à leurs employés. Le fait que ce soit désigné comme un jeu fait la promesse que l’apprentissage va enfin devenir amusant. Un autre gros avantage : l’élève devient acteur de la formation. Il ne se contente plus de lire un document ou de suivre un film, il agit. On cherche donc à immerger le joueur. Très franchement, je remets tous ces intérêts en doute…

J’avoue que j’ai une vision très spécifique du serious game. Le domaine est en vérité plus large que ce que je vais raconter ici. Par exemple, une autre fonction est la communication extérieure de l’entreprise. C’est très efficace dans les salons professionnels, où on ne peut souvent pas reproduire la réalité d’un métier. Dans ce cas, une simulation informatique peut vraiment aider dans la communication (surtout si on ne montre que les bons côtés !). Pour vous amateurs de FPS, l’Armée Américaine a été l’un des premiers clients du serious gaming. Elle met à disposition America’s Army, un jeu mettant le joueur dans la peau d’un soldat. Principalement FPS, il propose néanmoins de découvrir la vie d’un soldat quand il n’est pas sur le terrain. Les meilleurs joueurs sont régulièrement contactés pour se voir proposer d’intégrer l’armée.

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Mais revenons à Frontiers. Ici, il n’est pas question d’apprendre un métier, mais d’être sensibilisé à une polémique sociale et politique. Le jeu est un mod de HL2 disponible gratuitement. Sous-titré You’ve reached fortress Europe, il met en scène les barrières aux frontières européennes, soit dans la peau d’un émigré ayant fuit son pays et cherchant l’asile sur notre continent, soit dans la peau d’un policier des frontières contrôlant l’immigration. Dans les deux cas, le joueur est amené à découvrir la réalité des barrières à l’entrée de l’Europe et prendre conscience de la vie qui s’y déroule. La version finale était présentée mercredi pour la première fois publiquement et ça se passait au ZKM de Karlsruhe ! J’ai déjà dis qu’il se passe plein de trucs ici ?

Les auteurs, le collectif autrichien gold extra, ont fait un gros travail de recherche et de documentation pour essayer de retransmettre au mieux le ressenti des immigrants. Ils sont donc allés sur le terrain et ont rencontrés ces émigrés, allant jusqu’à playtester le jeu avec eux pour s’assurer de la pertinence du message.

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Le jeu illustre deux itinéraires principaux d’immigration en Europe : en provenance d’Afrique, ou de l’Occident. Les auteurs “ne prétendent pas pouvoir résoudre la question de l’immigration, mais tentent de remettre le problème en contexte dans le but d’améliorer la perception et la compréhension de la situation des émigrés au-delà du niveau superficiel des nouvelles catastrophiques” (sic). Ils ont mis un point d’honneur à illustrer les contextes authentiques du parcours. Ainsi, la première route présente le Sahara algérien, l’enclave de Ceuta du côté marocain, un port maritime sur les côtes espagnoles (photo ci-dessous), jusqu’à la destination finale, un port industriel de Rotterdam. Les artistes ont aussi modélisé de vrais émigrés, que les joueurs incarneront.

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Maintenant que le contexte est placé, discutons. A mon avis, la problématique de départ fait intervenir trois types de jeux : les serious games, les jeux éducatifs, et les jeux à message.

Aaah, les jeux éducatifs… Qui se souvient d’Adibou ou de Apprends l’allemand avec Rayman ? (oui, référence personnelle)

Foncièrement, la différence entre les serious games et les jeux éducatifs est le public cible. Adibou cible les enfants de moins de 10 ans et les aide dans leur apprentissage scolaire. Un univers un peu open-world en 2D avec des graphiques très colorés et des animations très expressives, pour laisser le temps à l’enfant de se développer.

Un serious game cible les adultes dans la formation à un métier. Ah, c’est donc ça : vous comprenez, un travail, c’est sérieux. L’objectif est de modéliser une partie de la réalité, en l’occurrence celle intéressante par rapport au travail. On se retrouve donc dans un univers en 3D, qui contient peu d’objets - seulement ceux essentiels pour le métier, et quelques NPC, simulant là aussi les comportements stéréotypes de vraies personnes dans le contexte. Bien que le monde soit aussi ouvert, pas question de se promener (le patron paye pendant ce temps !) et le joueur sérieux devra effectuer diverses tâches, pas souvent très amusantes.

Quelle est l’expérience ressentie par le joueur ? Dans le premier cas, c’est de la résolution de puzzles. Certes ces derniers sont un peu plus orientés scolarité que dans les jeux sur Steam, néanmoins ça reste un jeu tout à fait agréable à jouer. Dans le deuxième cas, c’est de l’apprentissage, subtile différence. Le point d’intérêt glisse légèrement de la résolution du puzzle en tant que but ultime à la résolution du puzzle en tant que processus répété.

La signification change suffisamment pour que je considère pas ça comme un jeu : pour qu’il soit intéressant, un jeu doit proposer des surprises.  Ici, les éléments de surprises sont réduits voire enlevés. De plus, un jeu sous-entend la volonté d’y participer : le serious game n’est pas abordé avec une attitude récréative, bien au contraire il est souvent forcé par une entreprise. Bref, les serious games ne m’amusent pas.

Certains parlent donc plutôt de programme d’entraînement, ce qui est effectivement plus pertinent. Et à bien y regarder, quel est le statut du Programme d’entraînement cérébral du Dr. Kawashima ? Dans quel mesure est-il un serious game ? Nintendo nous a toujours étonné à créer des expériences captivantes à partir de jeux simples.

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Qu’entends-je par “jeu à message” ? Tout simplement un jeu dont le but est de faire passer un message. C’est précisément dans ce cadre que s’inscrivent Frontiers et Lifetime.

Mes maîtres en la matière du jeu à message sont les italiens de la Molleindustria. C’est eux les vrais artistes du jeu vidéo ! Ils créent des jeux sur des sujets de polémiques. Un de leur jeu a été banni de l’Apple Store alors qu’il avait été précédemment approuvé, Apple surveillant de très près les applications proposées. Imaginez : on ne censure plus les jeux pour une paire de seins à l’air, on les censure car leur message gêne. Vous pensiez toujours à la liberté d’expression ? Ces gars sont des héros.

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Et là, vous serez bien d’accord pour dire que ça n’a rien à voir avec la définition de serious game telle que je l’ai donnée. Oui, ils abordent un sujet sérieux. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut les étiqueter “jeux sérieux” ! Les autres deviennent-ils non-sérieux ? Heavy Rain aussi aborde un sujet sérieux. Tout au plus, le sujet de Frontiers est politique alors que celui d’Heavy Rain est philosophique. Comment varie la cible du jeu ? Les joueurs sont moins enclins à s’intéresser (volontairement) à un sujet grave : le jeu c’est fait pour décompresser de la journée de travail, voire pour se déconnecter du monde dans lequel on vit. Sauf que, la Molleindustria parvient tout autant à créer des jeux amusants. Vous devriez tester leurs jeux. Cela prouve qu’un sujet sérieux ne requiert pas un ton sérieux, il réussira d’autant mieux à toucher son public.

J’ai bien peur que l’auto-proclamation de Frontiers en tant que serious game ne soit qu’un coup publicitaire. Je ne renie pas le développement du jeu, avec toutes les recherches qui ont été faites à ce sujet. Je regrette juste que la finalité du jeu ait pris le pas sur le jeu lui-même. Pour le peu que j’y ai joué, le gameplay Frontiers ne m’a pas paru terrible. Les graphiques, bien que respectables pour un mod gratuit, sont quand même un peu à la traîne, sans vouloir troller encore une fois sur Source. C’est un gros frein à la volonté des auteurs de sensibiliser un public jeune à un sujet politique.

Je pense néanmoins que Frontiers a tout à fait sa place en tant qu’essai, c’est-à-dire qu’il faut le placer dans un contexte thématique, avec d’autres oeuvres d’art, pour qu’il prenne tout son sens. Il rencontrerait un vif intérêt s’il était exposé sur le stand d’Amnesty International lors d’un colloque humanitaire, par exemple. Mais en tant que jeu à part entière, il ne parvient pas à me toucher.

Les oeuvres d’art créent une expérience pour celui qui les regarde. L’artiste doit se demander quel est le meilleur support pour arriver à créer l’expérience souhaitée : livre ? film ? musique ? Dans le cas de Frontiers, je trouve la question pertinente : est-ce que le jeu vidéo était vraiment le meilleur support pour transmettre cette problématique ? Un documentaire n’aurait sûrement pas réussi non plus à captiver la jeunesse. Un dessin animé peut-être ?

Petite digression pour finir : le Joueur du Grenier est revenu récemment sur la simulation dans les jeux vidéo et parle des simulateurs allemands. Je confirme : les allemands sont fous de jeux de simulation, et certains développeurs ne ciblent que le marché allemand. A la Gamescom l’an dernier, il y avait un stand Farming Simulator 2011, même s’il ne faisait pas le poids face aux grands éditeurs.

La question se lève : où se situe la limite entre la simulation et le serious game ? Est-ce que Travaux routiers simulator ne serait-il pas un serious game ? A partir du moment où ce qu’on fait dans le jeu reflète bien la réalité, pourquoi pas ? Je constate la différence dans les détails de la simulation : pour démarrer une voiture dans Gran Turismo, le joueur n’a qu’un bouton à appuyer. Pour faire atterrir un avion dans Flight Simulator, c’est déjà beaucoup plus compliqué. Est-ce que le souci du détail va au point de briser l’immersion du jeu ?

YouTube Preview Imageà partir de 10:40

Si vous êtes développeur de serious game, amateurs de jeux à message, ou bien fan de simulateurs allemands, j’aimerais vraiment que vous nous donniez votre avis dans les commentaires ci-dessous !

Eh au fait : Farming Simulator 2011, meilleure vente de l’année 2011 sur PC !

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4 commentaires pour “Serious gaming”

  1. Netsabes dit :

    La question se lève : où se situe la limite entre la simulation et le serious game ? Est-ce que Travaux routiers simulator ne serait-il pas un serious game ?

    Une des particularités des serious games, c’est qu’ils sont généralement commandés soit par des entreprises pour un usage interne, soit par des collectivités (soit pour un usage interne, soit pour un usage public et gratuit). En revanche, Farming Simulator est un produit commercial, développé pour le grand public et vendu en grande surface (la plus grosse vente PC française en 2011 selon GfK, apparemment).

    Les serious games, c’est surtout un moyen pour pas mal de studios de se faire un peu d’argent de poche sur le dos des collectivités territoriales (lesquelles ont, après tout, voté des subventions et doivent bien les distribuer).

  2. Bloutiouf dit :

    Oui, les serious games ne sont normalement pas commercialisés, car la distribution ne s’intéresse qu’aux produits qui ont été pensé dans le but de l’être. En revanche, certains sont quand même distribué numériquement comme America’s Army, et c’est alors assez marrant de retrouver la relation type développeur - éditeur. Mieux, il y a sur Steam The Cat and the Coup, même si comme je l’ai dis c’est pour moi un jeu à message et pas un serious game.

    Le troll sur Travaux routiers simulator concernait plutôt son contenu tel que l’équipe du joueur du grenier nous le présente. Baliser une route, c’est pas terrible comme jeu, mais ça pourrait tout à fait être un serious game fait pour la DDR. A la rigueur, s’il y avait un compteur temps, je pourrais faire appel à mes instincts premiers de gamer ! mais le fun ne durerait pas très longtemps non plus. Après, j’avoue ne pas l’avoir essayé, c’est pour ça que je fais un appel aux fans de simulateurs :)

    En revanche, je n’avais pas pensé que tant de studios pouvaient arrondir leur fin de mois dessus, merci de le noter. La sous-traitance était à la mode, j’avoue que ça a du sens de faire du serious game à la place, c’en est pas si loin. La Molleindustria indique en faire sur son site sous le nom de Advergames.

    Mais je vois tous les jours passer des noms de studios fraîchement montés se lançant dans le serious game (et je ne te parle pas des jeux pour iOS…) et j’ai peur que le marché va se retrouver bouché, un peu comme pour la crise des années 80. Tant pis, on verra bien !

  3. Bloodoctrine dit :

    Je bosse depuis deux ans à KTM-Advance, serious game et e-learning. Ton article est intéréssant, je tenterai de répondre à tes questions dès que j’aurai du temps (pas le net chez moi depuis janvier).

    Par contre ces derniers mois le serious à beaucoup évolué et tend à se tourner vers la le “jeu”. En tout cas en France.
    On avait un stand à l’expo d’ailleurs.
    Bon pi y’a des choses dont je n’ai pas trop le droit de parler pour le moment mais on est vraiment en train de se développer comme une boite de jeu, rachat tout ça…

  4. Bloutiouf dit :

    Cool je serais ravi d’avoir ton avis et un regard de l’intérieur :)

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