Satires de partout

le blog de DindonPoilu.

La vie est une gigantesque loterie où seuls les numéros gagnants sont visibles

Je voudrais vous faire partager un moment de lecture très agréable que j’ai vécu hier alors que j’avais sur les genoux le roman “Le mystère de la patience” de Jostein Gaarder.

“- Est-ce que tu crois aux coïncidences, Papa ?
[…]
- Tu veux en fait savoir si je crois au destin, répondit-il, pas mécontent, je pense, que son fils s’intéresse enfin à des questions d’ordre philosophique. Eh bien, ma réponse est non.
[…]
- Je ne crois pas que ma naissance soit le fruit du hasard, dis-je.
- Pause-cigarette ! lança mon père.
J’avais dû dire quelque chose qui était de nature à faire jaillir du fin fond d’un tiroir d’archives un de ces mini-exposés dont il avait le secret.
[…]
- 1349, commença-t-il.
- La peste noire, dis-je.
[…]
- Bon, continua-t-il sur sa lancée, tu sais que la peste noire décima la moitié de la population norvégienne, mais je vais t’apprendre à ce sujet quelque chose que je n’ai jamais raconté.
Avec une telle entrée en matière, je sus que j’étais bon pour un long exposé.
- As-tu déjà songé que tu as des milliers d’ancêtres ? reprit-il.
Je secouai la tête en signe d’impuissance. Comment était-ce possible ?
- On a deux parents, quatre grands-parents, huit arrière-grand-parents, etc. Si tu remontes jusqu’en 1349, ça en fait un joli nombre.
J’acquiesçai.
- Donc, la peste bubonique survint. La mort se répandit de village en village et toucha surtout les enfants. Dans certaines familles, il n’y eut pas un seul survivant, dans d’autres une personne ou deux en réchappa. Toi-même, tu as eu beaucoup d’ancêtres à cette époque-là, Hans-Thomas. Mais aucun d’eux n’est mort.
- Comment peux-tu en être si sûr ? lui demandai-je interloqué.
Il tira sur sa cigarette et dit :
- Parce que tu es assis ici à regarder l’Adriatique.
Il avait encore une fois réussi à me clouer le bec. Je savais qu’il avait raison car si un seul de mes ancêtres était mort enfant, il n’aurait jamais pu être mon ancêtre.
- La probabilité que pas un seul de tes ancêtres ne meure pendant sa croissance était de l’ordre d’une sur des milliards et des milliards, continua-t-il.
A partir de cet instant, mon père laissa échapper un flot de paroles ininterrompu.
- Il ne s’agit pas seulement de la peste noire, vois-tu. Le fait est que tous tes ancêtres ont grandi et ont eu des enfants, même au cours des pires catastrophes naturelles, même à des époques où la mortalité infantile était importante. Beaucoup ont sans doute été malades, mais ils ont toujours réussi à s’en tirer. Vu sous cet angle, on pourrait dire que tu as frôlé la mort des centaines de milliards de fois, Hans-Thomas. Ta vie sur cette planète a été menacée par des insectes, des bêtes sauvages, des météores, la foudre, la maladie, la guerre, les inondations, les incendies, les empoisonnements et les tentatives d’assassinat. A la fameuse bataille de Stiklestad, tu fus peut-être blessé des centaines de fois. Car tu as dû avoir des ancêtres des deux côtés… Oui, il faut imaginer que tu as combattu contre toi-même, j’entends par là contre tes probabilités de naître trois siècles plus tard. Ce fut le même scénario pendant la dernière guerre mondiale. Si ton grand-père avait été tué par de bons patriotes norvégiens pendant l’Occupation, ni toi ni moi n’aurions vu le jour. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que cela s’est produit des milliards de fois à travers l’histoire. Chaque fois que les flèches se sont abattues quelque part, tes chances de naître étaient réduites au minimum. Et pourtant tu es bel et bien là à parler avec moi, Hans-Thomas.
[…]
- Je parle d’une longue suite de hasards, poursuivit mon père. En fait, cette chaîne remonte jusqu’à la première division cellulaire qui fut à l’origine de tout ce qui pousse et croît sur la planète aujourd’hui. La probabilité que ma chaîne ne soit pas brisée à un moment ou à un autre au cours de ces trois ou quatre milliards d’années a beau être infime, le fait est que j’ai réussi à être là. Et comment ! Je me rends compte du pot fou que j’ai d’être en vie, là sur cette terre, avec toi. Et je sais du même coup la chance qu’a eue le moindre petit insecte ici sur cette planète.
- Et ceux qui n’ont pas eu de chance ? demandai-je.
- Ils n’existent pas ! s’écria-t-il. Ils n’ont jamais vu le jour. La vie est une gigantesque loterie où seuls les numéros gagnants sont visibles.”

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8 commentaires pour “La vie est une gigantesque loterie où seuls les numéros gagnants sont visibles”

  1. Terminator78 dit :

    C’est vrai. Ceci était un commentaire intelligent.

  2. Rhaxapopouetl dit :

    C’est un très bon livre (je ne comprends pas pourquoi il a été tant boudé sous prétexte qu’il n’était pas un "monde de sohpie 2". Un bon bouquin comme Umberto Eco ne sait plus en faire depuis l’ile du jour d’avant. Il doit être jaloux du père Jostein…

  3. Wild_Monkey dit :

    L’effet papillon quoi, rien de nouveau.

  4. DindonPoilu dit :

    La vie quoi, rien de nouveau. Boh, tu n’es pas sensible à la façon dont c’est exprimé ?

  5. SERIOUS dit :

    J’aime bien ce texte, c’est le premier que je vois qui donne une raison de vivre, une "mission" donné par d’autres alors qu’il démonte la thèse de la destiné. C’est réconfortant, ça évite le déprimant "par hasard".

  6. BioHazard dit :

    Jolie Perle. y en a encore beaucoup qui croient au destin?

  7. WtiA dit :

    Ca me rappelle plein d’idées qui foisonnent dans ma tête et qui naissent au fur et à mesure que je tape mon projet avec les lettres de mon clavier.
    Magnifique.

  8. Mark_Havel dit :

    Et si l’ancêtre meurt après avoir procrée, le raisonnement reste-t-il valable ?

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