Ça fait longtemps que ça a eu lieu, je peux donc en parler sans trop de honte.
Voyez-vous, à une époque, je me rongeais les ongles et j’aimais le cinéma. J’avais décroché un entretien à la cinémathèque française pour un nouveau poste assez cool.
L’entretien commence plutôt bien. Vient le descriptif du poste, et je remarque à ce moment là que j’ai un petit bout d’ongle qui dépasse au coin de mon index droit. Le genre de détail qu’on oublie aussi vite, mais pas en entretien où le moindre truc de travers peut devenir obsédant. Bordel de merde, pensai-je en moi même. Enculé d’ongle.
Mon pouce se frotte à ce maudit petit bout d’ongle comme un chien contre un sac de sport puis tout à coup tout devient clair: j’allais attendre que mon interlocutrice regarde ailleurs pour m’en débarrasser d’un coup de dent bien placé. Rapide, efficace, elle n’y verra que du feu.
L’impression de miracle soudain est tellement forte que j’en ai presque les larmes aux yeux au moment où le téléphone se met à sonner. Elle fait un quart de tour pour y répondre, m’excluant ainsi de son champ de vision. C’est le moment.
En un éclair je porte la main à la bouche et je vire ce vilain petit bout d’ongle de mon doigt. Le mouvement est tellement rapide qu’il est presque imperceptible pour l’œil humain. Mission accomplie. “Y’a pas à dire: je suis balèze” ne puis-je m’empêcher de penser. Et j’allais dans les instants qui suivirent découvrir à quel point j’avais tort.
Le coup de fil fut bref, et l’entretient reprit presque aussitôt. J’avais à nouveau pris ma posture de candidat sérieux et intéressé N°4, celle des grands jours.
Alors que je lui réponds, je réalise que je sens quelque chose sur mes doigts. Je jette un coup d’oeil et réalise que j’ai la main en sang. Pas “la main qui saigne”: la main EN SANG.
En arrachant le vilain petit bout d’ongle, j’avais libéré des torrents d’hémoglobine.
Comprenons nous bien. Je ne suis pas hémophile. La plaie devait faire la taille d’une tête d’épingle. Et pourtant ça pissait le sang.
Plus tard, en réfléchissant à la question après quelques téquila, j’en déduirai que le pouls accéléré lors de l’entretien en était la principale cause, et jurerai de ne plus jamais boire d’eau (chose sans rapport que je fais à chaque fois que je bois de l’alcool).
Panique. Une rapide appréciation des proportions du bureau et de nos distances respectives m’indique que ma putain de main en sang est hors de son champ de vision si je la tiens assez basse. Je continue de répondre, tout en essayant de torcher mon doigt dans l’intérieur de mon sac. Je profite de la question suivante pour changer de position. A cet instant je torche mon doigt dans le fond de la poche de mon pantalon. Et à cet instant aussi, je pense qu’avec du bol, ça va peut être s’arrêter de saigner.
Je continue de répondre en tentant au mieux de masquer l’état de désarroi total dans lequel je me trouve. J’opte pour un air sérieux qui en pratique devait être mélangé à une expression de brebis perdue sur l’autoroute regardant fixement deux phares filer vers elle. J’entendais presque sonner les cloches de la Fatalité.
Ma poche est pleine de sang. Je cherche désespérément à retourner à mon sac pour continuer d’éponger ma main, continue de parler, tout en essayant d’ignorer la petite voix qui me dit “laisse tomber, fous le camp, t’as perdu, admets-le.”
Malgré cette petite voix, je tiens bon, je continue avec l’énergie du désespoir, un peu comme le catcheur qui vient d’être cassé en deux et revient de nulle part au milieu du round, un peu groggy mais debout sur ses pattes. Je tente de répondre le plus convenablement possible, même si je me demande si mes réponses, à posteriori complètement connes, n’étaient pas influencées par ma soudaine et spectaculaire perte de sang.
Arrivent les dernières phrases, les dernières formalités, qui annoncent la fin de cet interminable entretien. Ma porte de sortie.
Souriante elle se lève et me tend la main.
Je me lève également, et je manque de présence d’esprit. Mécaniquement, je sors la main de ma poche et lui serre la sienne.
Le temps se fige. Il s’agit d’un poignée de main, donc à ce moment précis, nous nous regardons dans les yeux, elle et moi. Je réalise à quel point j’ai merdé, tout en ne détectant pas la moindre réaction de mon interlocutrice.
“Avec du bol, mon sang a séché et elle n’a rien”.
Je sors de la pièce puis regarde ma main.
J’avais sur la paume l’empreinte de la sienne, dans mon sang.
Je n’ai jamais couru aussi vite de ma vie.
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